27 avril 2008
23 - VOD
Ce jour-là Albrand le Pingouin était affecté à une mission qu’il haïssait un peu moins que les autres. Il quitta les glauquissimes quartiers de l’Empathique pour se rendre à son poste de la semaine dans la Salle de Contrôle. Il aimait la brillance des milliers d’écrans qui s’étendaient dans la pénombre. Chaque petite lumière qui clignotait montrait un panorama différent, voyage à peu de frais : latitudes exotiques, les quatre coins de l’Empire avec des planètes plus ou moins belles et plus ou moins habitées.
La lumière avait beau manquer, l’ambiance était toutefois loin d’être morose. A chaque fois qu’un Pingouin repérait quelque chose qui valait le coup d’œil, il appelait ses copains. Les supérieurs hiérarchiques ne passaient que très peu, la surveillance des planètes étant de pure sécurité ; nulle rébellion sérieuse contre les Gérontes n’avait été recensée depuis bien des années. Ainsi, dans la pièce immense, les écrans brillaient parfois seuls, à quelques pas d’un poste autour duquel au contraire les Pingouins s’amassaient comme des mouches, pour mater une bagarre, une jolie fille beurrée, une noyade ou un meurtre. Les vestiaires féminins des clubs de gym étaient les endroits les mieux surveillés de la galaxie.
Albrand pénétra donc dans la Salle de Contrôle et prit son poste, attendant qu’un copain l’appelle ou que lui-même tombe sur une scène de genre. Il n’avait jamais de chance, Albrand ; ça n’était jamais lui qui tombait sur les concours de vodka entre bimbos. Lui, avec son caractère effacé, acceptant tout de ses collègues, on lui réservait toujours les écrans des planètes à la con. La dernière fois qu’il était passé par là, il avait surveillé une planète encore fumante des effets d’une guerre civile nucléaire. Il avait observé un noyau tout sec et tout noir pendant cent-vingt heures d’affilée. Passionnant.
Aujourd’hui les copains d’Albrand étaient très occupés à essayer de deviner les règles d’un jeu extra-terrestre qui semblait très compliqué (une balle, un porc-épic, des filets de pêches et des petites louches, le tout au bord d’une falaise). Il s’installa en silence devant son moniteur. Au bout de quelques heures soporifiques, il aperçut enfin une scène qui pourrait peut-être attirer l’intérêt de ses collègues (qui ne s’entendaient toujours pas sur l’utilité du porc-épic). Il les appela en hurlant et gesticulant, priant pour que la scène dure suffisamment longtemps pour s’attirer la reconnaissance de tous.
Quelques minutes après, une trentaine de Pingouins se tenait les côtes auprès d’un Albrand triomphant de sa découverte. Tous riaient aux larmes et chantonnaient un air bête, se montrant l’écran de contrôle. Ils étaient ravis d’observer un puissant lézard vert dansant au centre du village d’une planète de demeurés rougeauds, au milieu de ses congénères ayant tous l’air plus crétins les uns que les autres. Albrand avait poussé le volume de sa machine à fond pour en faire profiter tout le périmètre. Le Pingouin jubilait intérieurement et en rajoutait des tonnes. Dans les couloirs, on parlerait longtemps de son Tranchais qui balançait ses pattes vertes de droite et de gauche, menaçant du regard et de la voix ses congénères amassés comme des bœufs…
Albrand riait et criait plus fort que les autres, les larmes aux yeux. Il devait essuyer le dessous de ce masque qui le gênait horriblement, se disait que enfin ce soir à la cantine on lui réserverait une place avec tous les autres… Il riait, gesticulait, imitait la bête, criait, en rajoutait… Et s’arrêta soudain, éberlué par un silence de mort.
Voyant tous ses collègues se décomposer et filer en vitesse vers leurs consoles, il ne comprit que trop tard. Au-dessus de son épaule gauche se trouvait non pas un Contremaître mais bel et bien un des Gérontes Eclairés. Ca n’arrivait qu’à lui.
« - Pingouin, qu’est-ce que c’est que ce… Truc ?!…
- J…Je pardon, je l’ignore, je… fais une recherche… »
Le masque déjà humide se transforma en piscine quand il afficha la fiche d’identité du lézard.
« - C’tun agent impérial Monsieur…
- QUI est responsable d’un MERDIER pareil ?!
- Je… Je fais mon enquête M’sieur… »
22 avril 2008
22 - Java (épisode en musique)
Le temps avait passé depuis la Grand’Foire de Tranche. Les rues étaient redevenues paisibles, les commerçants grincheux, les passants étaient amollis par le soleil de plomb qui faisait briller les palmiers émeraude.
Cependant, au centre du quartier commerçant, un attroupement s’était formé autour du rond-point central. Les badauds se massaient autour d’une toute petite estrade de bois. Tous écoutaient religieusement la forme verte étincelante au soleil qui parlait fort en se dandinant.
Sur sa caisse de bois, Kazigoine s’adressait à l’assemblée. Il parlait fort et en s’approchant un peu, on s’apercevait qu’il chantait sur cet air là : http://www.deezer.com/track/38393
[Intro]
[Couplet 1] Si vous bouffez des sacs de plââââtre,
Vous êtes fin mûrs pour le pychiâââââtre,
Si vous sucez des sacs poubelles,
Ca s’ra la mort accidentelle !
[Couplet 2] On veut sucer des dinosaures ?!
Seulement voilà ils sont tous morts.
Vous voulez bouffer des apôtres ?
Vous y mettez pas trop du vôôôôôtre…
[Transition] On va finir, c’est pas très classe,
Par absorber des tas de caillasse…
Vous voulez dire, vous zêtes pas fous ?!
Qu’vous voulez bouffer des cailloux ?!
[Couplet 3] Pour amadouer la populace,
Jvais rapporter de d’la caillasse.
Mais sans vouloir êtreu funeste,
Je vous préviens c’est point digeste…
[Refrain] Eh bah voilà c’qui se passe,
Quand on boulotte des cailloux !
Ca colle une de ces chiasses
Et ça neu nourrit PAS…DU-TOUT.
Vous zautres les Tranchais,
Gros dégénérés,
Faut vous donner la bécquéééééééééée !
Vous exagérez
On est pas gâtés.
Je va rendre mon tab’biller.
Eh bah voilà c’qui se passe,
Quand on boulotte des cailloux !
Ca nourrit pas des masses
Et puis vous en mettez PAR-TOUT.
[Transition : habile danse d’une patte sur l’autre de Kazigoine, puis retour au début : répéter le tout une seconde fois]»
Kazigoine remercia et tout le monde applaudit.
03 mars 2008
21 - excès de Zel
MoonSaucisse était maintenant habituée à son grain personnel. La voix de la mère Tinville était devenue familière, mauvais génie local. Il arrivait parfois que le rapace s’absente pendant des semaines entières puis revienne d’un coup donner ses mauvais augures. Les deux esprits cohabitaient, celui de MoonSaucisse ne prenant à vrai dire que peu de place.
Cela faisait maintenant plusieurs jours que MoonSaucisse n’avait pas entendu Martha dans son crâne et elle se sentait bien. Elle se leva de bon matin, toute excitée de faire un tour à la Grand’ Foire annuelle. Le marché se tenait tous les jours sur la place du château, mais une semaine par an, les étalages prenaient un air de fête. Tous les marchands de la Galaxie se donnaient rendez-vous dans les rues pavées d’or du centre-ville. Les forains se mêlaient aux marchands et proposaient des centaines de tours plus astucieux et colorés les uns que les autres : cracheurs de vessie de porc, jongleurs de tomates, roues de la fortune, bonne aventure, chamboule tout, chamboule rien, plus gros mangeur d’oseille… On avait grand peine à avancer quand c’était la Grand’ Foire : animaux, humains et machins de toutes espèces se bousculaient dans les allées, les trottoirs débordaient de roulottes et les rares espaces libres étaient jonchés d’ordures. Une agréable odeur de saucisse-frites baignait le tout et les gens étaient à peu près heureux, du moins le pensaient-ils. MoonSaucisse cochait cette date d’une belle croix rouge dans son calendrier et Kazigoine fuyait la ville pour plusieurs jours.

MoonSaucisse avait passé la matinée à errer parmi les stands, se faisant exploser le bide à coup de barbe à papa (elle en avait plein les cheveux), pommes d’amour (son t-shirt collait), merguez (du gras dans le nez), tripes à la harissa (un coup dans les yeux tout à l’heure mais ça allait mieux elle pouvait voir maintenant). Au détour d’une allée, une portion du marché non encore explorée la fit s’arrêter net, donnant un coup malencontreux à une famille de canards qui alla valser dans le décor. Les banderoles attachées aux arbres roses et émeraude clamaient fièrement « Boulevard Du Cochon, Tout Est Bon ! » ; un dessin représentant l’animal hilare appuyait l’annonce.
« - Nom de d’là une foire au côchon et personne qui m’dit rien ! » pensa l’estomac de MoonSaucisse, positivement ravi. Elle avança donc gaiement parmi les cahutes et discuta plusieurs minutes avec chaque éleveur, flattant les croupes généreuses des porcins exposés.
Au bout d’un moment elle eut violemment soif. Elle se dirigea donc vers le stand « Saucisson du Sant-Etiève » (ne cherchez pas la logique). Un Renard fin et bien aimable tenait la boutique.
« - Ola du Goupil, je goûterais bien ton saucisson, et pis tant qu’on y est t’aurais un coup de rouge à boire ?
- Bonjour jolie mademoiselle ! s’exclama le renard, Goûtez donc ma saucisse c’est du tout fait maison, j’ai crevé le porc y’a pas deux semaines ! Et puisque vous êtes de belle humeur, j’ai le plaisir d’offrir un peu de ma vigne à vos charmantes papilles ! Alors, qu’est-ce z’en dites ma mignonne ?
- Oh ça qu’il est goûtu votre saucisson, et bien charnu avec ça ! Et pis le –SLURP- coup d’rouge vin dieu ça rappelle les ancêtres !
- Vous êtes donc de la campagne mademoiselle ?
- Ben heu ché pas mais sûrement… Je peux sentir le porc qui coule dans mes veines ! Oh et je peux goûter le gros jambon fumé là-bas ça a l’air sensass ?… »
La dégustation se poursuivit longtemps, arrosée de plus de coups de rouge qu’on n’en pouvait compter. Le Renard lui fit goûter tout ce qui se trouvait dans la roulotte, liquide, solide, gélatineux, vivant ou mort. Quand le soir vint à tomber, le rusé Renard (vous vous attendiez à quoi ?) fit sa proposition à une MoonSaucisse passablement cuite :
« - Et qu’est-ce que vous diriez, mademoiselle, de m’accompagner livrer mon impôt sur étalage directement au château ? Vous me feriez visiter puisque vous êtes du coin ! »
MoonSaucisse accepta de bon cœur et les voilà partis pour le château, bras dessus bras dessous, mains et pattes baladeuses.
Ils n’étaient même pas encore arrivés aux portes du palais que MoonSaucisse bascula violemment le Renard contre un réverbère et lui roula un patin saucisson-pinard digne des plus grands films romantiques. Le couple s’échauffait mais dut contenir ses ardeurs quand trois frères ratons laveurs passèrent à proximité. Il fut décidé d’un commun accord d’essayer d’attendre d’être à l’intérieur du château.
« - Tout de même MoonSaucisse ! Tu vas aller tromper le Chambellan dans son propre palais !
- CASSE TOI LA CONSCIENCE ON T’A PAS SONNÉE ! Et pis comme dit le proverbe : « Coucher avec un non-hominidé, c’est pas tromper ». »
Ce dialogue intérieur de MoonSaucisse eut lieu au moment où le garde de service regardait les papiers autorisant l’entrée du marchand et sa compagne. Ils furent introduits dans un vestibule pour attendre le Chambellan. Ils se sauvèrent dès que le garde partit pour appeler le percepteur.
Et les voilà à courir dans les couloirs en gloussant… Ils essayaient toutes les portes pour en trouver une ouverte, arrivaient dans de trop grandes salles, des couloirs ou des chiottes. Ils commencèrent à s’occuper sur le canapé d’un salon d’apparat mais durent fuir bien vite en entendant une dame d’atours arriver. Ils atterrirent enfin dans une petite pièce sombre aux volets fermés. Au centre trônait un grand bureau en bois massif : parfait.
Le Renard et la Saucisse commencèrent alors leurs ébats avinés, c’était très poétique. La pénombre occasionna de nombreux bleus de part et d’autre, le Renard se faisant griffer par les bracelets en tessons de bouteilles de MoonSaucisse, la justicière s’explosant le genou contre un pied de la table, croyant que ça faisait partie du Renard ; elle dut aussi quitter ses bottes à talons, trop hautes pour son partenaire et lui marcha sur la queue (« KHAÏE ! »). Les deux protagonistes défoulaient leur stress dans de saines occupations quand tout à coup, le Renard retourna MoonSaucisse, la faisant s’appuyer sur la table. Il s’apprêtait à achever son œuvre quand un rai de lumière éclaira sa compagne, mettant au jour son fameux tatouage de bas-du-dos en forme de grosse tête de clown qui tire la langue. Et là, ce fut le drame. Le Renard perdit tous ses moyens.
MoonSaucisse tenta bien d’insister mais ne put convaincre son camarade ; d’abord on pouvait les surprendre et puis si le Renard voulait se lever aux aurores le lendemain pour vendre sa charcuterie, il allait falloir qu’il se couche tôt ce soir... Le charme était rompu.
La justicière rentra chez elle moitié amusée moitié dépitée. Elle s’empressa d’oublier son Renard mais tous les ans son cœur battait la chamade à l’annonce de la Grand’Foire. Plus jamais elle ne regarda un saucisson de la même façon.
26 février 2008
20 - Where are you ?
Kazigoine avait rejoint le gîte en se traînant dans le petit matin. Pour le moment, il gisait sur son lit de camp, les deux pattes avant sous la nuque, les plumes du ventre à l’air. Il réfléchissait à la stratégie à adopter. La somme des coupables possibles était assez importante : des ados qui voudraient se désennuyer, des voisins saoulés par la proximité du camp, des parents rêvant d’en finir plus violemment avec leur progéniture… Mais pourquoi tout ce fric et quoi sur cette île ? Il ne pouvait se fier à personne. Il ne restait qu’une solution pour savoir qui lui avait fait ses deux jolis yeux au beurre noir : attraper le monstre. Vu la violence du coup de patte des marais, il allait falloir ruser.
Quand les ados sortirent enfin de leur dortoir (sur les coups de 16h30), Kazigoine fit le tour des chambres pour préparer sa sortie nocturne. Il ramassa divers effets, plus ou moins propres et plus ou moins collants, dont il aurait besoin pour son combat final. Puis il repartit s’allonger.

Le soir venu, Kazigoine se roula dans un feu de camp encore tiède. Ses écailles et ses plumes barbouillés de noir de fumée, il était prêt pour l’assaut. Il savait cette fois où le monstre allait débouler, il ne lui restait plus qu’à patienter pour le piéger. Il se tapit une dernière fois –espéra-t-il- dans les hautes herbes proches de l’île, en attendant son heure.
Le crocodile émergea encore une fois en barque, du centre du plan d’eau. Il était un peu plus tôt que la fois précédente, le soleil couchant illuminait le lac, ses rayons frôlaient la surface de l’eau, transformant l’étendue liquide en flaque de sang. Kazigoine frémit, le corps tendu comme une arbalète.
Lourdement, le monstre quitta son embarcation et commença à débarquer ses habituels sacs de billets.
C’est alors que le piège infernal de Kazigoine se referma sur l’animal ! Le crocodile mit à peine une patte sur le ponton d’amarrage, qu’il se vautra de tout son long dans une flaque grasse et collante de sébum d’adolescent récolté sur les oreillers du dortoir. Quand il le vit se débattant à terre, Kazigoine coupa une liane qui retenait son assommoir au plus haut de l’arbre voisin : une immense boîte de compote en conserve fondit sur le crâne de la monstrueuse créature des marais. On entendit un POC ! sourd et la bête pleine de compote plongea son museau inerte dans la flaque de gras qui éclaboussa vert. Enfin, l’inspecteur canard sortit son lasso, qu’il avait fabriqué comme il avait pu à l’aide des strings des filles piqués dans les armoires.
Le crocodile gisait donc là, la tronche dans le gras de cheveu, attaché par une corde en frous-frous multicolore, ses yeux jaunes fous maintenant en croix.
« - A nous deux saloperie ! On me pète pas la gueule comme ça à moi ! »
Kazigoine se doutait bien qu’il s’agissait d’un déguisement. Il tira sur le crâne de toutes ses forces. La peau molle se détacha à la base du cou, révélant un corps de croco en plastique creux.
Quelle ne fut pas sa surprise devant non pas un mais deux coupables ! Les deux lapins étaient montés l’un sur l’autre ; Clémentine sous Isidore était juchée sur des échasses. Kazigoine fut très énervé quand il vit qu’il s’était fait démonter le portrait par deux lapins ridicules qui passaient leur vie en salopette. Il grimpa lestement sur le corps de la bête composite pour étouffer les lapins et les forcer à parler.
« - C’est quoi ce travail, les guignols ? Kazigoine fit un bond sur place pour chasser l’air de leurs poumons.
- Rhâ ! On dira jamais rien, NIQUE LA POLICE JUSQU'A LA VICTOIRrrrrrha ! Kazigoine sautait maintenant à pieds joints.
- CA-SU-FF-IT-LES-CO-NNE-RIES ! A table les lapins ou je vous assaisonne à la luzerne !
- Bon ok je dirai tout… Mais descendez de ma cage thoracique par pitié ! »

« - On a commencé il y a à peu près six mois, quand l’Empire nous a sucré notre commission sur la vente des porte-clés. On en avait vraiment marre du boulot, marre des sales gosses, des balles au prisonnier et de ce trou perdu.
Le calcul a pas été dur. Nous on voulait du pognon, les pensionnaires voulaient se faire péter la tête à coups de substances. On a commencé à faire pousser de la beuh au milieu de l’île. Comme les gosses débarquaient avec pas mal d’argent de poche ça rentrait bien et le business marchait bon train, pas de flics, pas de contrôle, pas de parents, pas de docteurs, rien. Il fallait interdire l’accès à l’île alors on a inventé le monstre des marais. On a buté un ou deux villageois pour faire plus vrai, et puis de toutes façons y’avait toujours une ou deux overdoses à camoufler en agression. Je vais vous dire, on a fait ça pour le flouze, faut pas nous en vouloir. Regardez-les ces gosses de riches ! Tout ce qu’ils veulent c’est fuir la réalité, on les a un peu aidés, c’est tout.
- TA GUEULE ISIDORE ! Moi ces morveux je les déteste, je les HAIS je les vomis ! Les empoisonner ça a été un véritable plaisir et si c’était à refaire, je rajouterais du sac poubelle fondu à leurs pétards, GNA ! rugit une Clémentine les pattes encore attachées à ses échasses. »
Kazigoine coffra tout ce beau monde. Il fit une descente dans la chambre des mono-dealers, piqua le fric, en garda la moitié pour lui et jeta le reste dans le lac. Il repartit pour sa clairière, tournant le dos à la brochette d’ados hagards, bavant silencieusement devant le porche du Camp du Lac de Diamant.
10 février 2008
19 - Mais aidez-le !
Alors que Clémentine était en train de préparer un jus de carotte sur le réchaud, Isidore se mit à raconter à Kazigoine :
« - Les disparitions ont commencé il y a longtemps mais les gens ne se sont pas alarmés tout de suite. D’abord on a cru à des maris barrés, des suicides d’alcoolos (y’a que ça dans le coin), des choses de ce genre… A côté d’un lac, tout ça c’est très facile. Mais il y a quelques semaines on a commencé à retrouver des corps. C’était des pensionnaires du camp la plupart du temps, mais aussi souvent des gens du village à 5 kilomètres.
- Comment se présentaient les blessures ?
- Ils étaient tous piétinés. Avec de grosses traces de palmes. On aurait pu croire à vos godasses, Ah ! Ah !
- Mphfff…..
- Heu pardon oui c’est pas drôle. Donc oui les gens, la plupart du temps des gosses de chez nous, on les retrouve complètement piétinés et dégueulasses de vase. Certains gosses barrés en douce la nuit ont clairement vu le monstre, à quelques pas d’eux. Ils ont pissé dans leur froc.
- Vous m’emmenez au lac ? »
Kazigoine et son guide repassèrent devant la bande d’ados-larves (- Eh bonne chance, Godzilla ! – Warf Uarf Uarf Uarf Uarf ! » et se dirigèrent à quelques dizaines de mètres au sud-est, en direction du lac.
Le panorama était magnifique. Cette partie du camp était une échancrure naturelle au pied de la forêt sur la colline. La forêt était du vert le plus pur, ce qui faisait ressortir la transparence du lac. C’était un jour de grand soleil et on comprenait aisément d’où l’étendue d’eau tirait son nom : la surface était polie et étincelait de mille feux , un véritable lac de diamant. Quelques touffes de buissons grenat donnaient des reflets roses irisés au bord de l’eau. Un ponton de bois avançait de quelques mètres sur le lac. Une petite barque était attachée.
« - Normalement ici, on fait pas mal d’activités avec les gosses, mais avec le Monstre qui traîne dans le coin, Clémentine et moi on ose plus trop les emmener sur l’île. On faisait des parties de marelle turque, des choses comme ça…»
En effet, une île de quelques mètres carrés et couverte de hauts roseaux verts émeraude trônait au milieu du miroir liquide. La brise faisait doucement onduler les herbes folles.
Le reste de la journée s’écoula très rapidement. Kazigoine fit une énième fois le tour des pensionnaires du camp, tâchant de leur poser des questions avec des mots pas trop compliqués, espérant obtenir d’autres réponses que des grognements ou des plaintes d’amibes.
L’existence du monstre du lac était avérée, puisque plusieurs jeunes l’avaient vu de leurs yeux et leurs descriptions concordaient toutes, au mot près (exception faite d’un petit malin malade de reconnaissance qui avait inventé avoir vu une poule géante). Il s’agissait d’un grand animal aquatique, comme un crocodile mais sur deux pattes. Il avait deux puissantes pattes arrières et des pattes avant un peu plus fines. La particularité du monstre résidait en une tête apparemment hydrocéphale, grotesquement allongée vers le haut au-dessus de deux grands yeux jaunes, luisants. Un dernier détail avait frappé la quasi-totalité des adolescents : le monstre dégageait une odeur forte et douceâtre, comme une très forte odeur d’herbe aromatique mélangée à la vase. Et c’était tout ce qu’on pouvait tirer des témoins.
La situation n’était pas près de se démêler et le temps avançait. Kazigoine dut se rendre à la désagréable évidence : il allait falloir passer la nuit au camp.
Notre inspecteur aux écailles commença par prendre un repas en commun avec les pensionnaires, histoire d’espionner les conversations et les conflits locaux. Les filles étaient clairement en conflit avec les garçons du camp. Conflit somme toute assez curieux, puisque Kazigoine remarqua le point d’honneur que ces demoiselles mettaient à insulter leurs congénères masculins tout en les tripotant copieusement. Les garçons semblaient détester ça mais envenimaient les choses en leur balançant des boulettes de mie de pain trempées dans la soupe. Bizarreries de l’âge.
Isidore et Clémentine menaient toute la bande tant bien que mal. Leur jovialité ne semblait pas mise à mal par les insultes et les coups qui fusaient de part et d’autre de la grande table de bois. Les deux lapins initièrent une pathétique tentative de veillée avec histoires et chansons, mais ce grotesque interlude se termina par un œil au beurre noir et une touffe de cheveux roses et gras arrachée. Les animateurs décrétèrent que tout le monde devait rejoindre son couchage et Kazigoine suivit le mouvement vers un lit d’appoint qu’on lui mit dans le hall entre les deux dortoirs.
Le léz-canard attendit de longues minutes que tout bruit cesse. En tendant l’oreille du côté des filles il entendit des tas d’histoires d’amourettes de filles transies pour tel ou tel puceau stupide et crasseux ; quand il écoutait les garçons c’était tout de suite moins poétique mais tout aussi plein d’hormones.
Quand tout le monde fut enfin endormi (après le transit de quatorze ou quinze cigarettes clandestines, deux ou trois magazines bien gras), Kazigoine se releva prestement et sortit.
Il partit en direction du lac, bien décidé à le sillonner en barque. Kazigoine avançait d’un pas lent car il s’efforçait de ne pas faire craquer les branchages sous ses palmes. Il posait délicatement d’abord le talon, puis le bout des palmes, choisissant avec précaution chaque parcelle à fouler. Lorsqu’il arriva en vue du lac, Kazigoine entendit un clapotis. Il s’aplatit aussitôt dans les herbes.
A travers sa cachette, il aperçut, grâce au clair de lune, la barque qui glissait lentement sur la surface liquide. A son bord, un immense alligator. Ses pattes puissantes maniaient les rames, en cadence. Il semblait venir de l’île et rejoignait la rive. Il avait un crâne en pain de sucre. Au bout de quelques minutes, le monstre débarqua et Kazigoine remarqua avec stupeur qu’il tractait de gros sacs de toile. Tout doucement, l’inspecteur Zigoine s’approcha alors que la créature amarrait son embarcation. Très lentement, Kazigoine se pencha hors des herbes et parvint, sans faire de bruit, à entrouvrir un sac. Il s’aperçut alors que les sacs étaient bourrés de billets de banque, à l’effigie des Gérontes.
Kazigoine se mit à brailler : « - Au nom de la loi ! Je vous arrête pour agressions en tous genres et trafics louches! »
Les yeux fous, l’immense croco se précipita alors sur le fonctionnaire et lui envoya une dérouillée digne d’une bande de loubards sur un parking un dimanche soir. Kazigoine avala coups de pattes, coups de queue, uppercut… Il ne fut pas en reste et fracassa à moitié l’immense crâne de la bête, mais l’ennemi tint bon et ne fit que chanceler. La bagarre continua plusieurs minutes et s’acheva sur un marron bien mûr dans la tempe gauche de Kazigoine, qui s’écrasa au sol, complètement sonné.
« - Eh ben me v’là bien… Pensa le Kazigoine, à travers la brume. A quel enfant de bâtard j’envoie les flics demain matin ?… »
Mais qui qu’a cassé la tronche à l’inspecteur ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire à vous hérisser les écailles ?
Ami lecteur, aide Kazigoine à élucider ce mystère et dis lui à qui
péter la gueule demain à l’aube !
Dénonce le coupable dans les commentaires !
25 janvier 2008
18 - Croque-Vacances
Le Chambellan pénétra en trottinant dans la Clairière vers l’heure de la sieste.
« - Houhou Kazi, viens par là, on a besoin de main d’œuvre !
- Mhh bhhhh quoi… Bien calé dans son hamac, Kazi ouvrit un œil. T’as qu’à envoyer la Saucisse elle fait rien.
- Non je regrette, pour cette mission elle est trop copine avec le client ! Allez habille toi, tu vas au camp du Lac de Diamant.
- Au camp de vacances des djeunz ? T’as pas trouvé pire ?…
- Camp de vacances tu parles ! sourit le Chambellan. Ecoute Kazi, on nous demande de raconter aux Tranchais que c’est une colo d’ados mais en réalité c’est un centre de débarras. Les parents excédés de toutes les planètes de l’Empire ont la possibilité de nous les confier contre un gros paquet de pognon. On les colle ici jusqu’à ce qu’ils se paument en forêt, se noient dans le lac ou alors s’agrègent à la population. Aucun de ces jeunes crétins ne sait comment rejoindre sa planète d’origine, ça marche à tous les coups.
- Eh ben merci du cadeau l’Empire ! Une prison pour mouflets sur Tranche, ils manquent pas d’imagination pour occuper l’espace… Qu’est-ce qu’on attend de moi au juste ?
- Le Chambellan prit une mine contrariée : Y’a des disparitions de promeneurs près du lac en ce moment… Je veux dire, pas les gosses, ça on s’en fout, mais des Tranchais qui vont faire un jogging et qui reviennent jamais. Ca la fout mal et les habitants commencent à tourner autour du camp.
- Je m’en vais te les calmer vite fait ces morveux…
Kazigoine était en train d’enfiler ses jolis gants à clous, mais il vit une expression gênée sur les traits du Chambellan.
- Pourquoi tu fais la tête, Machin, y’a autre chose ?
- Ca se pourrait, Kazi. Je crois pas que les gosses soient coupables. On parle d’un… c’est bête mais… Enfin je veux pas que tu me prennes pour un blaireau…
- Trop tard ! Accouche !
Penaud, Machin Poudingue finit par lâcher le morceau. - Oui bon voilà on parle aussi d’un Monstre des Marais… Les gosses disent que c’est lui qui tue les passants…
- CoOOOOINNNN ! CoiN CoIn COIN coiN ! (ricana le Kazigoine) Si y’a un MMMMMonstre des MMMMarais ici, c’est moi ! C’est quoi ces conneries encore ?
Kazigoine se rendit donc au camp de Tranche, près du lac de Diamant. Même s’il s’y attendait fortement, le spectacle qui l’attendait le navra. Sur le porche du bâtiment (une petite maison de bois fort simple), se tenait la bande des pensionnaires, les bras ballants.
C’était un amas d’une douzaine d’ados plus ou moins jeunes et de toutes les races que pouvaient comporter les planètes de l’Empire : animaux bizarres, hominidés technicolor, semi-amybes… Ils partageaient toutefois un point commun : ils avaient tous l’air de nager dans un abyme d’ennui. Leur regard, quelle que soit leur couleur ou la forme de leurs pupilles, était morne et dénué d’intérêt pour quoi que ce soit.
- Salut les larves ! Agent fédéral Kazigoine, je voudrais voir le responsable du camp.
Un castor à l’œil profondément cerné lui répondit.
- Wah l’autre eh il se l’a pète… Pas de flic ici c’est les vacances, mec !… Les monos sont à l’intérieur de cette cabane pourrie… Ils nous foutent dehors pour « nous aérer »… J’vais l’dire à mes parents quand ils téléphoneront…
Les autres loques approuvèrent vaguement en secouant la tête d’au moins un millimètre.
L’Agent Kazigoine pénétra dans le bâtiment d’hébergement et trouva les moniteurs affairés au dessus d’un tas de paperasses.
- Oh bonjour ! Vous devez être le fonctionnaire fédéral ! Enchanté je m’appelle Isidore et voici mon adjointe Clémentine ! On forme tous une grande famille ici !
Kazigoine crut avoir une attaque. Des lapins. C’était des lapins ! Et à l’air passablement couillon-enjoué en plus. La femelle portait un nœud rose entre les oreilles et le mâle était affublé d’une salopette bleu ciel. Si on les avait fait grimper l’un sur l’autre -ce qui devait arriver plus souvent qu’à leur tour- ils auraient à peine atteint la hauteur de Kazigoine.
Pa-thé-tique.
- Grmblbl… Bon alors veuillez tout me raconter depuis le début, que je me fasse une idée sur la procédure
d’enquête à suivre…
04 janvier 2008
17 - Redrum
Afin de se remettre de ses émotions, MoonSaucisse n’avait fait que dormir et manger durant une semaine entière. Kazigoine se tapait donc tout le sale travail administratif, celui pour lequel ils étaient payés : menus services au palais, maintien de l’ordre, sécurité.
MoonSaucisse était tranquillement assise dans la clairière et mangeait une tarte au citron meringuée plus grosse qu’elle. Elle en avait jusqu’au nombril.
« - Car l’AaaaaaahahahahamoUUUUUr ne connaît pas de limiteteteuteuteuteuteu…Oh oOOOOOoooooooooUIiiiiiiii nanananananaNANANANANA… Dis moiiiiiiiiIIIIIIIIII comment toi zet moiiiiiiiiiiiIII on iraaaaAAhahahaha là-baaaaaaaâââââh…
- La ferme tu chantes faux !
- Arrête Kazi t’es jaloux ! Eh mais !… » MoonSaucisse eut beau tourner la tête en tous sens, la clairière était vide. Elle appela à plusieurs reprises mais personne ne semblait lui tenait compagnie.
« - D’enfer ça recommence… Je vais demander à me faire interner à l’hôpital galactique ça va pas traîner…
- Ils voudront pas de toi, ils veulent pas d’déchets, jette-toi ! »
Cette fois, la justicière reconnut la voix. La même qui l’avait poussée dans le gouffre. MoonSaucisse ne cria même pas. Cela faisait quelques semaines qu’elle avait le sentiment de n’être jamais vraiment seule.
« - Qui qu’est dans ma tête et qu’est-ce que vous voulez ?! » La jeune femme s’était levée et regardait machinalement autour d’elle, bien qu’elle sût que l’entité n’avait rien de matériel. « - Je vous ai rien fait alors arrêtez de me harceler ! Vous êtes un esprit ?! » Pas de réponse. Mais elle sentait que la voix était toujours là.

Quand elle l’aperçut enfin, MoonSaucisse hurla. En tournant dans la clairière, elle avait fini par s’arrêter devant le miroir au-dessus de l’évier. Elle se glaça de peur. Le miroir lui renvoyait son reflet, mais aussi celui d’une bête hideuse, perchée sur son épaule gauche, les griffes enserrées dans la chair : une sorte de charognard noir au cou déplumé et à la tête d’une laideur indescriptible. L’animal n’avait pas une gueule mais un visage, un visage hideux, rose et ridé, aux cheveux gris hirsutes, avec un énorme bec en plein milieu. Ce visage, MoonSaucisse le reconnut aussitôt : c’était Martha Tinville.
« - NOM DE DHJIEU ! Mais c’est quoi ce bordel ?!
- Bah ouais petite conne, tu crois qu’on peut trucider les gens et vivre paisiblement derrière ça ? J’ai fait une demande pour te hanter le restant de tes jours et ça m’a été accordé ! Je serai toujours là à te faire chier, plantée dans ton épaule, personne pourra me voir et pas même toi ! A chaque instant de ta putain de vie tu te demanderas si je suis là ou pas ! Je me cacherai et je partirai des fois, sans jamais rien te dire et je réapparaîtrai et je te parlerai jusqu’à ce que je te rende cinglée, petite traînée ! Tu m’as zigouillée, moi qu’aimais tant la vie, maintenant j’ai l’éternité pour te le faire payer ! J’ai pas encore trop l’habitude mais quand je serai rôdée tu me verras même plus dans les miroirs… Tout ce que t’entendras c’est ma voix pour te glacer le sang aux moments les plus heureux de ta vie, MEURTIERE !
Quand tu boiras avec tes potes, je serai là, quand t’écouteras de la musique, je serai là, le soir je t’empêcherai de danser et je tarirai ton chant, quand t’auras le cafard je t’appuierai sur la tête pour te couler et quand tu seras avec ton mec, je serai encore là ! D’ailleurs tu m’as bien entendue quand je t’ai parlé du Chambellan. J’ai des dons maintenant, je vois tout et je vais te flinguer toutes tes putains d’illusions. » La voix termina par un horrible rire de crécelle.
Atterrée, bloquée, MoonSaucisse ne pouvait rien répondre à son fantôme, puisqu’il fallait bien l’appeler ainsi. Elle tenta de se tirer les cheveux pour se réveiller, mais l’odieuse apparition ne se moquait que davantage. La justicière se cramponnait au lavabo. Dans un accès de rage, elle courut chercher ses armes et s’assomma une bonne dizaine de fois en essayant de mettre des coups de marteaux au-dessus de son épaule. Au bout de plusieurs minutes de douleur, elle se rendit à l’évidence : il allait falloir vivre avec ça. Au fond, elle se savait coupable du crime dont le spectre l’accusait. Les griffes de l’oiseau de mort lui déchiraient l’épaule et l’animal semblait peser une tonne, physiquement ou moralement, MoonSaucisse ne parvenait plus à faire la différence.
Puis elle se rendit de nouveau devant le miroir, mais la Tinville savait désormais à peu près se cacher. La justicière s’y mira et vit que son propre regard avait changé, il était froid et beaucoup plus dur.
Depuis ce jour, il arrivait à MoonSaucisse d’apercevoir la Tinville au détour d’un reflet d’eau ou dans une vitre, quand l’odieux animal ne songeait pas à se dissimuler. Souvent aussi elle l’entendait. Ce fut le début d’une très longue collaboration, et ce malgré elle.
31 décembre 2007
16 - Idéal
Je sais même plus quel jour on est, à peine comment je m’appelle. Depuis que je me suis enfoncée dans le labyrinthe, je vois même plus de lumière. Maintenant y’a comme des énormes racines qui bougent et me griffent quand je passe. Je dois plus avoir un seul cheveu, elles se prennent toutes dedans. Des fois je suis obligée de ramper pour avancer, ça rétrécit tout d’un coup. D’autres fois je sens que je me trouve dans des salles immenses, au bruit que font mes bottes. La première fois je me suis pris une colonne centrale en pleine tronche mais maintenant je fais gaffe.
Y’a longtemps (des heures ? Des jours ?) j’ai entendu un chant, c’était magnifique. Je me suis assise dans une flaque pour l’écouter, c’était pas notre langue mais ça racontait mon histoire et ça disait tout ce que je pense vraiment sans jamais vouloir le dire. Cette chanson c’était comme si je la connaissais depuis toujours. La mélodie était sublime mais elle imitait mon harmonie vitale alors elle est vite devenue très basse parce qu’à force de tourner là dedans je suis en train de dépérir.
Des fois y’a des sortes de gros vers qui passent sous mes bottes alors j’en capture un ou deux et je le bouffe. Heureusement y’a pas de lumière, je vomirais en voyant ça. Au fond quand personne te voit, même pas toi, tu t’en fous de faire des trucs dégueulasses.
Je viens juste de tomber sur un genre de renfoncement, un creux dans la paroi. C’est tout petit et rond, ça forme comme un rebord surélevé du sol. Je vais me rouler en boule et m’arrêter là. J’en ai marre d’avancer dans ce putain de merdier. Mes membres sont en train de se transformer en boue, je me liquéfie et j’ai plus envie de me battre contre ça.
Penchée au-dessus de sa boule de cristal, l’Empathique cherchait comment sauver rapidement MoonSaucisse. « Les Gérontes ont pas l’air pressés d’aller la sortir de là, va falloir que je l’aide moi-même. Si elle reste coincée encore une journée, elle va se laisser couler et crever là dedans. Elle a pas pu se mettre dans cet état toute seule, c’est pas possible… »
La voyante se mit en quête d’un esprit à guider pour faire avancer ceux qui cherchaient MoonSaucisse. Elle pensa d’abord influencer Kazigoine mais renonça rapidement : franchir toutes ses barrières mentales serait long et complexe, cette tête de mule ayant un esprit dur et froid comme une barre à mine.
Parler au clébard pourquoi pas… L’Empathique commença à chercher l’esprit de Face de Lune. La voyante soupirait et peinait, les yeux fermés. Elle ne comprenait pas pourquoi approcher un simple esprit canin s’avérait si compliqué. Elle finit par se rendre à l’évidence : le chien n’en était pas un et son esprit était composé du code propre aux agents des Gérontes. «Tiens tiens… murmura-t-elle, cette chose décharnée est envoyée par l’Empire ?… Les vieux recrutent vraiment n’importe qui, décidément la confiance règne… »
Kazigoine et MoonSaucisse semblaient donc être sous l’étroite surveillance des Gérontes éclairés de la planète mère. La justicière n’était peut-être pas tombée dans son Spleen toute seule. L’Empathique comprit que la hiérarchie n’approuverait certainement pas le sauvetage. Il allait falloir ruser. Elle continua de chercher un esprit influençable et qui pourrait faire trouver rapidement MoonSaucisse. Le travail dura de longues minutes. Chaque instant comptait.
La quasi-totalité des simples Tranchais aurait été assez simple à manipuler mais le travail de l’Empathique se serait reniflé à des kilomètres. Or, elle désirait vraiment aider la justicière mais ne voulait pas d’ennuis.
« Le mieux serait de montrer directement l’entrée à Kazigoine mais ça serait long de… Ah ! Quoi que… »

- « Tu vois bien que les affiches n’ont servi à rien. Les mecs ont essayé de draguer le fleuve mais il est très haut à cette période de l’année. Ca sert à rien de continuer les recherches, elle doit être morte maintenant. Je vais écrire aux autorités et je suis bon pour organiser les cérémonies et répondre à une enquête de six mois. » Hector le patron du Café du Commerce affichait une mine déconfite. MoonSaucisse était une de ses meilleures clientes mais elle était aussi devenue une amie.
- « Ecoute Kazi… C’est dérisoire mais… En son honneur je vide mon stock. »
- « Quoi ?! »
- « On l’aimait tous bien ici, on va se bourrer la gueule toute la nuit et on s’arrêtera que quand y’aura pu rien dans mes placards. C’est la première fois que je fais un truc pareil mais je sens que si je fais rien pour elle je vais devenir dingue. C’est couillon mais je m’en fous et ça fera du bien à tout le monde. »
Une grande partie de la nuit se passa donc en beuverie géante au Café du Commerce de Tranche. Tous les amis de MoonSaucisse étaient présents pour lui rendre ce dernier hommage. Elle avait beau être con comme un steak, tout le monde l’aimait bien et buvait à la santé de son âme. L’alcool montrait les failles de certains : les ratons laveurs avaient dégobillé les premiers puis était venu le tour des taupes. Tout ce qui était plus ou moins hominidé gisait sous les tables dans un semi-coma éthylique, les femelles étaient laides comme des mégères, les mâles abrutis comme des porcs.
En temps normal, Kazigoine tenait vaillamment l’alcool mais les longues journées et nuits de recherches l’avaient considérablement affaibli. Au bout de plusieurs heures de beuverie, le cœur au bord des lèvres, il finit par se lever de son tabouret et quitter l’assistance. Ses pas le menèrent naturellement dans la forêt, pour aller vomir ses tripes.
Il tituba jusqu’au bosquet le plus proche, à l’arrière du village, et avança suffisamment loin pour ne pas être dérangé. Eclairé par la lune, il tomba à genoux sur le sol et se mit à pleurer, s’arrachant écailles et plumes. Les litres et les litres de gnôle remontèrent dans son corps et il gerba tout ce qu’il savait.
« EH PAS SUR LA TETE !!! » Kazigoine fut dégrisé d’un coup. Le trou dans lequel il était en train de se soulager venait de lui parler. Abasourdi, l’hybride comprit illico et tendit la patte au fond du trou. Il n’eut pas à fouiller très loin, attrapa MoonSaucisse par les cheveux et la sortit de du gouffre.
- « Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé on est tous morts d’inquiétude, ça fait plus de deux semaines ! »
- « Oh merci Kazi… Je suis tombée dans ce trou, c’est un tunnel immense, comme un univers… J’ai marché pendant des heures j’ai jamais trouvé où sortir, y’a des salles et des couloirs et des vers et de la boue !… »
Kazigoine la laissa pleurer de chaudes larmes pendant quelques minutes. Il l’avait prise dans ses bras pour la réchauffer. La lueur de la lune éclairait une MoonSaucisse couverte de fange, ses cheveux ne formant plus qu’une boule noire et gluante. Chacun de ses vêtements était lacéré, ses jambes et ses bras étaient couverts de bleus et d’égratignures.
- « Je te ramène à la clairière, tu vas manger et dormir. Je vais envoyer un mot au village ça va rassurer tout le monde. C’est le patron du café qui va être désespéré ! » ajouta Kazi en souriant.
- « Hector ? Mais pourquoi ?… Dis va falloir aller explorer ce qu’il y a là dedans, parce que ça parle et ça vit, y’a des décors et des grandes salles… Eh mais je pue le vomi !»
Kazigoine s’excusa et lui promit de débuter une exploration sous peu mais ne put s’empêcher de remarquer qu’à la lueur de la lune, le trou ne ressemblait qu’à un simple bourbier, tout petit et peu profond.
19 décembre 2007
15 - Une femme disparaît
- Mais qu’est-ce qu’elle fout cette tarte aux noix ?…
La disparition de MoonSaucisse rendait Kazigoine nerveux. Au début ça l’avait fait marrer de la voir s’enfuir de l’hôpital en braillant et en s’arrachant les tiffs, mais au bout de deux heures il s’était demandé où elle était partie comme ça. 15 jours plus tard ça n’était plus préoccupant, c’était alarmant.
Il avait cherché partout : les pâtisseries, les cafés, les supermarchés, l’usine de bonbons côté ouest, le magasin de jouets, le bar à putes du port, le gymnase de l’école… Personne n’avait vu MoonSaucisse. La dernière personne à l’avoir aperçue était l’infirmière, qui racontait l’avoir entendue avoir une sorte de crise de démence. Un peu étonnant pour MoonSaucisse, qui d’habitude était plus stupide que folle.
A bout de ressources, Kazigoine avait même fait le tour de Tranche avec Face de Lune. Il lui avait fait renifler une botte de sa maîtresse, puis le « chien » avait fureté partout et trouvé beaucoup de choses (il avait même déterré un cadavre de koala), mais rien de très Saucissoïde.
Pour l’heure, Kazigoine se trouvait dans un QG improvisé au Café du Commerce. Hector, le patron, le soutenait de son mieux et l’écoutait de son oreille de vieux pro. Kazigoine confectionnait d’horribles affiches de MoonSaucisse et sirotait une « Branlée », judicieux cocktail de tout ce qui titrait plus de 25° derrière le comptoir.
- T’en fais pas, elle a du s’endormir dans un coin…
- Depuis 15 jours ?! C’est que je vais finir par avoir des problèmes avec la hiérarchie moi, c’est mon binôme… Pour ma part elle peut bien être en train de se faire bouffer par des cannibales, j’en ai rien à foutre ! Mais qu’on me sucre ma prime du 15 ou qu’on me flanque une enquête administrative, merci bien !
- Elle est pas allée fumer avec les jeunes du camp de vacances ?
- J’ai fait une descente avec le Chambellan. On leur a tout confisqué mais ils l’ont pas vue non plus.
Kazigoine se passa une patte sur le visage et lissa les plumes de sa tête en fermant les yeux. - Va falloir que je fasse draguer le fleuve.
- A ce point ?… Remarque oui 15 jours je comprends. Je t’en ressers un ?
- Merci, oui… Tu crois qu’on la reconnaît sur sa photo d’identité ou je mets celle où elle a les doigts dans le nez ?
Au même moment, à l’autre bout de l’Empire, sur la planète mère, l’Empathique s’éveillait en sursaut, bousculant les bouteilles vides entassées au pied de son lit. Les cheveux en bataille et encore à moitié endormie, elle écrivit un Lièvre :
« Agent fédéral tombé dans le tunnel du Spleen sur Tranche. Envoyer secours de toute urgence. Danger de mort.»
La voyante se leva avec peine et attrapa sa boule de cristal. Avec un peu de chance, elle pouvait aider à tirer cette pauvre fille de là.
01 décembre 2007
14 - Spleen
Je me rappelle plus très bien comment j’ai fait mon compte. On était tous les trois en train de courir, Kazi, Face de lune et moi. Machin était attaché sur le dos de mon petit chien. On est arrivés à l’hôpital, je crois qu’on a donné le Chambellan au docteur Butcher pour qu’il s’en occupe.
Après c’est la gadoue dans ma tête ! Je pense avoir dessiné des croix sur les papiers d’amission pendant que Kazi aidait le docteur a bâillonner le malade… Quand j’ai voulu écrire la cause de l’accident j’ai entendu une voix atroce. Elle grinçait dans ma tête et me disait des horreurs sur Machin et la femme de Max l’écureuil. J’ai envoyé une taloche à cette grosse pouffe d’infirmière mais elle a gueulé que j’étais folle, que c’était pas elle, qu’elle avait rien entendu.
Après la voix a continué. Elle me traitait : des trucs que je comprenais même pas, des trucs sur mon physique ou comme quoi que je suis vulgaire. Elle me disait déchet, fille de cuisine et je sais plus encore... La voix elle me faisait mal à la tête et je chialais. L’infirmière m’a dit quelque chose, j’ai pas compris. J’ai couru en criant, le yeux fermés.
Je crois que c’est là que je suis tombée.
Maintenant c’est malin, je suis au fond de ce trou en pleine forêt. Je connais pourtant tous les recoins de la pampa de Tranche et j’avais jamais vu un gouffre vers l’hôpital. J’imagine qu’il faut que je me relève mais j’ai mal aux fesses et c’est le bordel dans ma tête. J’y vois rien et j’ai froid. C’est cette voix ricanante qui m’a balancée dans ce trou je suis sûre. Depuis que je suis tombée je l’entends plus.
J’essaie de me lever mais mon genou gauche me fait horriblement mal. Ca me rappelle le jour où je me suis envoyé le nunchaku en jouant avec. Kazi avait bien rigolé tiens. Je me demande si il a vu que je suis partie de l’hôpital.
Je me traîne et j’avance un peu. En fait c’est pas un trou ça a l’air d’être carrément une galerie. Je sais pas depuis combien de temps j’avance. Il fait très noir mais mes yeux s’habituent que y’a pas de lumière. Ca pue la merde. J’avance en touchant les murs, je dois être dégueulasse et toute noire. Ma jupe en plastique est foutue, mon talon droit est pété. Tout à l’heure j’ai touché un truc gluant qui gigotait, c’était dégueulasse. C’est marrant, j’ai même pas gueulé. Je crois qu’on gueule quand il y a quelqu’un pour entendre, sinon c’est pas la peine.
Plus j’avance et plus c’est noir. Et c’est de plus en plus bizarre. Y’a des trucs qui sont apparus sur le mur. On dirait des dessins mais j’y vois rien, je les sens en relief. Y’a des trucs longs, des ronds, des saucissons, des vagues, y’en a plein. Tout à l’heure je crois même j’ai senti un gros visage sculpté avec des gros yeux et une bouche toute grande ouverte. C’est là qu’il a commencé à y avoir plusieurs chemins à chaque fois. Des tunnels y’en a de plus en plus et je sais pas lesquels choisir. Je vais au pif, toujours à droite. Mais je sais pas bien entre ma gauche et ma droite, moi.
Je commence à avoir un peu peur. J’aimerais bien que Kazi vienne me chercher mais je sais pas comment lui dire où je suis. Face de Lune pourrait aussi sentir ma trace, je sais pas.
Y’a de moins en moins de lumière et je crève de faim. Je crois que je vais bouffer un asticot. Je sais pas depuis combien de temps j’avance. Je sais plus quoi faire. J’y vois plus, là. Je vais me coucher par terre et dormir en attendant que la lumière revienne, il doit faire nuit dehors. J’entends des bruits et des voix qui sifflent, mais c’est sûrement le vent.









