02 juillet 2008
26 - Les cons courent

La nouvelle était tombée comme un couperet, il allait bien falloir y aller.
A la suite d’une suppression massive de postes de fonctionnaires, les agents des Gérontes étaient tous cordialement invités à « Passer une Evaluation de Compétences Certificative en vue de la Restructuration et de l’Etalonnage des Forces Vives de l’Empire ». En d’autres termes, les agents de la fonction publique impériale devaient se plier à une série d’examens, et seuls les meilleurs survivraient.
Kazigoine fronça les sourcils et se tint le bas-ventre. Ca le rendait toujours nerveux de retourner à l’école. Il n’aimait pas être toisé, c’était lui qui jugeait les autres. Il eut une nouvelle crampe abdominale en apercevant MoonSaucisse boucler son cartable rose. Lui encore, se souvenait de rudiments d’instruction, mais elle ne savait pas épeler « fromage » sans faire de fautes. Si sa coéquipière échouait, par quel sagouin allait-on la remplacer ? Sûrement un connard de l’acabit du Chambellan, savant comme un toutou, propre et très honnête homme…
Kazigoine tournait le problème en tous sens, il fallait réussir cet examen, ou bien ce serait le bagne ou le proxénétisme. Il recompta une dernière fois ses stylos : un bleu, deux noirs, un rouge au cas où, de la peinture blanche pour les erreurs… Il fit le tour du cartable de MoonSaucisse pour vérifier sa convocation, ses papiers d’identité, ses jouets pour s’occuper pendant la dictée. Tous deux couraient droit à la catastrophe.
Les épreuves se déroulaient en trois étapes : le matin c’était la composition écrite, sorte de rédaction sur le devoir de servir l’Empire et toute sorte d’insanités de bon aloi. Ensuite –et sans pause déjeuner- venait l’épreuve pratique. Celle-ci, on ne savait pas bien à quoi elle correspondait. On savait juste qu’il fallait se présenter chacun son tour devant un jury de trois personnes. Les inégalités étaient multiples durant toutes ces épreuves, à commencer par les grandes différences entre les juges eux-mêmes, les heures de passage plus ou moins contraignantes, les questions adaptées ou saugrenues.
La troisième épreuve était la plus difficile. Elle avait lieu de nuit, c’était une chasse à l’homme. Les règles étaient bien simples, tous les coups étaient permis. Les premiers arrivés seraient les lauréats.
Arrivés au centre d’examen, Kazigoine et MoonSaucisse jouèrent parfaitement leur rôle. Ils arrivèrent en riant bien fort, sûrs d’eux, toisant les autres candidats. Ils prirent une bière à la terrasse du petit Café des Ordures, au nez et à la barbe des autres concurrents bleus de peur. Kazigoine récitait bien fort toute la théorie de Service dont il ne comprenait pas un traître mot, MoonSaucisse faisait ses assouplissements en poussant des cris stridents.
Puis une horrible sonnerie retentit. Les boyaux de Kazigoine émirent un sifflement long de trente secondes. Les deux acolytes se séparèrent car ils n’étaient pas dans la même salle. Chacun s’assit devant sa table minuscule, sur laquelle on avait collé un papier avec un numéro.
Dans un état second, Kazigoine s’assit à sa place et écouta distraitement le haut parleur cracher les consignes pour les candidats : ne pas commencer à écrire avant, ne pas terminer en retard, coller son matricule en quarante exemplaires à chaque coin de la copie, corner les pages impaires, faire huit tâches rouges sur les paires, etc.
On leur distribua les sujets, face cachée. A la même seconde dans toute la galaxie, on autorisa les candidats à retourner la feuille fatidique. La bouche sèche, le ventre en feu, Kazigoine retourna ce qui devait régler le destin de ses prochaines années.
La salle entière crut d’abord à une blague. Un frisson, presque un rire, parcourut les candidats. Puis ils se rendirent à l’évidence. Il fallait répondre à ça :
« Comment battre la baratte tout en sachant ne pas faire son beurre ? »
Une fois la crise d’urticaire passée, un à un, bravement, chaque fonctionnaire dégaina son écritoire. La salle se remplit alors du grésillement fébrile des calames griffonnant le papier. On pouvait presque entendre les stylos saigner chaque goutte d’encre.
Kazigoine, lui, regardait la page blanche tournoyer devant ses yeux. Il ne comprenait même pas trente pour cent de la question. Il passa ainsi plus d’une heure à baver devant sa feuille, assourdi par le bruit des autres qui grattaient. Il pensait de façon obsessionnelle à MoonSaucisse qui, elle aussi, devait se trouver en sévère difficulté.
A une heure et demie de la fin de l’épreuve, il prit une décision. Il se leva et quitta la salle.

De mémoire de surveillant de concours intergalactique, on n’avait jamais vu ça. Chaque candidat abandonnait l’un après l’autre. Ils se levaient, laissaient leurs affaires en place, mais ne revenaient jamais. Dans toutes les salles, c’était pareil. Au bout de quelques minutes d’hécatombe, le responsable des salles prit la décision d’effectuer une ronde dans le centre d’examen pour essayer de comprendre.
Les couloirs étaient déserts, tout semblait normal. Toutefois, un bruit sourd et répété finit par l’attirer dans un coin du bâtiment. Ca se passait dans les toilettes. KLONG. POC. KLONG. POC. KLONG. POC. KLONG. POC…
Intrigué, le responsable avança une tête prudente vers les lavabos… KLONG ! et se prit, comme chaque malheureux candidat venu soulager sa vessie, un violent coup de tuyau en travers de la tête. POC. Le lézard géant qui manipulait le conduit arraché du mur était assisté par son fidèle boudin rose, qui empilait bien proprement les corps des concurrents.
C’est avec beaucoup de fierté que le Chambellan de Tranche tamponna quelques jours plus tard le Certificat d’Aptitude à la Justice Galactique de ses amis Kazigoine et MoonSaucisse.
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