14 décembre 2008
31 - Beau et fort
Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la petite fête d'accueil de Kazigoine et MoonSaucisse. Trois fois par jour, Kazigoine faisait le tour du fort, trois fois par jour il constatait qu'il était impossible de s'en échapper. L'asile de dingues trônait au beau milieu de la mer Intérieure, les murs faisaient 10 mètres d'épaisseur, pas de nouvel hélico pour survoler la tôle. Les deux ex-justiciers apprirent à respecter les règles de la République et se firent quelques amis.
Kazigoine avait du mal à fraterniser, mais la proximité de la joviale MoonSaucisse l'aidait beaucoup. Pour se faire apprécier par la République, d'abord il fallait être de l'avis du plus grand nombre. Ceux qui s'écartaient de la norme perdaient des dents, et les votes démocratiques se concluaient bien souvent par des résultats à l'unanimité.
La population du fort était bigarrée. En fait, elle se divisait en trois catégories : les criminels, les timbrés et les timbrés criminels. Kazigoine et MoonSaucisse ne faisaient pas vraiment la différence, et arrêtaient simplement de parler à quelqu'un quand il se mettait à manger sa chaussure ou promener sa brosse à dents en laisse. Sadiques, fêlés, paumés ; au fond, la République était une famille ordinaire.
Il y avait Tatane, le boiteux, qui faisait les frites comme pas deux mais refusait catégoriquement de faire sa gym du matin ; on pouvait jouer à la bagarre avec Karl, toujours avide d'apprendre de nouveaux coups ; Charlot voulait couper la tête de tous les citoyens. Il y avait aussi Chick, Théophile et Léon, les triplés récidivistes toujours marchant par trois et dont on ne savait jamais distinguer l'un de l'autre.
Bien entendu, la gente féminine était aussi représentée : Carla la nymphomane, Cécile la zigouilleuse de flics, Bernadette l'alcoolique… MoonSaucisse était particulièrement amie avec l'une d'elles, une toute jeune fille un peu épaisse, qu'on appelait Bombasse. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, son surnom n'était pas dû à ses formes généreuses, mais à son aptitude à exploser sans prévenir. Quand on la cherchait, Bombasse restait de marbre mais ses entrailles prenaient feu tout doucement, puis quand elle n'en pouvait plus, la petite fille explosait. Littéralement. Elle avait ainsi tué toute sa classe l'année passée, un jour où l'instituteur avait voulu lui faire compléter une carte muette de Tranche, au tableau, devant tout le monde. Ses nerfs à vif avaient produit un suc mortel qui avait pris feu au contact de l'air quand elle s'était mise à hurler sa rage. Son entourage, épouvanté, lui rendit le service réservé aux déviants de Tranche : la République.
MoonSaucisse l'aimait beaucoup, elle était adorable et réveillait ses instincts maternels. Elle, au moins, n'avait jamais demandé à lécher ses bottines ou retrousser sa jupe.
Kazigoine quant à lui discutait de longues heures avec Splinter, enfermé dans sa bibliothèque, dont nul ne comprenait comment il avait réussi à apporter les ouvrages. Tout y passait : politique, histoire, climat, bons mots… Plus que des rations de bouffe en plus, davantage que des clopes maison, Kazigoine avait trouvé un moyen sûr pour sauvegarder sa santé mentale.
Pas une nuit toutefois ne passait sans que le justicier n'échafaude un quelconque plan d'évasion.
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