Kazigoine & MoonSo6

Les aventures de Kazigoine & MoonSo6 sur la planète Tranche

31 décembre 2007

16 - Idéal

Je sais même plus quel jour on est, à peine comment je m’appelle. Depuis que je me suis enfoncée dans le labyrinthe, je vois même plus de lumière. Maintenant y’a comme des énormes racines qui bougent et me griffent quand je passe. Je dois plus avoir un seul cheveu, elles se prennent toutes dedans. Des fois je suis obligée de ramper pour avancer, ça rétrécit tout d’un coup. D’autres fois je sens que je me trouve dans des salles immenses, au bruit que font mes bottes. La première fois je me suis pris une colonne centrale en pleine tronche mais maintenant je fais gaffe.

Y’a longtemps (des heures ? Des jours ?) j’ai entendu un chant, c’était magnifique. Je me suis assise dans une flaque pour l’écouter, c’était pas notre langue mais ça racontait mon histoire et ça disait tout ce que je pense vraiment sans jamais vouloir le dire. Cette chanson c’était comme si je la connaissais depuis toujours. La mélodie était sublime mais elle imitait mon harmonie vitale alors elle est vite devenue très basse parce qu’à force de tourner là dedans je suis en train de dépérir.

Des fois y’a des sortes de gros vers qui passent sous mes bottes alors j’en capture un ou deux et je le bouffe. Heureusement y’a pas de lumière, je vomirais en voyant ça. Au fond quand personne te voit, même pas toi, tu t’en fous de faire des trucs dégueulasses.

Je viens juste de tomber sur un genre de renfoncement, un creux dans la paroi. C’est tout petit et rond, ça forme comme un rebord surélevé du sol. Je vais me rouler en boule et m’arrêter là. J’en ai marre d’avancer dans ce putain de merdier. Mes membres sont en train de se transformer en boue, je me liquéfie et j’ai plus envie de me battre contre ça.

pied_de_biche

      Penchée au-dessus de sa boule de cristal, l’Empathique cherchait comment sauver rapidement MoonSaucisse. « Les Gérontes ont pas l’air pressés d’aller la sortir de là, va falloir que je l’aide moi-même. Si elle reste coincée encore une journée, elle va se laisser couler et crever là dedans. Elle a pas pu se mettre dans cet état toute seule, c’est pas possible… »

La voyante se mit en quête d’un esprit à guider pour faire avancer ceux qui cherchaient MoonSaucisse. Elle pensa d’abord influencer Kazigoine mais renonça rapidement : franchir toutes ses barrières mentales serait long et complexe, cette tête de mule ayant un esprit dur et froid comme une barre à mine.

Parler au clébard pourquoi pas… L’Empathique commença à chercher l’esprit de Face de Lune. La voyante soupirait et peinait, les yeux fermés. Elle ne comprenait pas pourquoi approcher un simple esprit canin s’avérait si compliqué. Elle finit par se rendre à l’évidence : le chien n’en était pas un et son esprit était composé du code propre aux agents des Gérontes. «Tiens tiens… murmura-t-elle, cette chose décharnée est envoyée par l’Empire ?… Les vieux recrutent vraiment n’importe qui, décidément la confiance règne… »

Kazigoine et MoonSaucisse semblaient donc être sous l’étroite surveillance des Gérontes éclairés de la planète mère. La justicière n’était peut-être pas tombée dans son Spleen toute seule. L’Empathique comprit que la hiérarchie n’approuverait certainement pas le sauvetage. Il allait falloir ruser. Elle continua de chercher un esprit influençable et qui pourrait faire trouver rapidement MoonSaucisse. Le travail dura de longues minutes. Chaque instant comptait.

La quasi-totalité des simples Tranchais aurait été assez simple à manipuler mais le travail de l’Empathique se serait reniflé à des kilomètres. Or, elle désirait vraiment aider la justicière mais ne voulait pas d’ennuis.

« Le mieux serait de montrer directement l’entrée à Kazigoine mais ça serait long de… Ah ! Quoi que… »

                                                    alcool

            - « Tu vois bien que les affiches n’ont servi à rien. Les mecs ont essayé de draguer le fleuve mais il est très haut à cette période de l’année. Ca sert à rien de continuer les recherches, elle doit être morte maintenant. Je vais écrire aux autorités et je suis bon pour organiser les cérémonies et répondre à une enquête de six mois. » Hector le patron du Café du Commerce affichait une mine déconfite. MoonSaucisse était une de ses meilleures clientes mais elle était aussi devenue une amie.

- « Ecoute Kazi… C’est dérisoire mais… En son honneur je vide mon stock. »

- « Quoi ?! »

- « On l’aimait tous bien ici, on va se bourrer la gueule toute la nuit et on s’arrêtera que quand y’aura pu rien dans mes placards. C’est la première fois que je fais un truc pareil mais je sens que si je fais rien pour elle je vais devenir dingue. C’est couillon mais je m’en fous et ça fera du bien à tout le monde. »

Une grande partie de la nuit se passa donc en beuverie géante au Café du Commerce de Tranche. Tous les amis de MoonSaucisse étaient présents pour lui rendre ce dernier hommage. Elle avait beau être con comme un steak, tout le monde l’aimait bien et buvait à la santé de son âme. L’alcool montrait les failles de certains : les ratons laveurs avaient dégobillé les premiers puis était venu le tour des taupes. Tout ce qui était plus ou moins hominidé gisait sous les tables dans un semi-coma éthylique, les femelles étaient laides comme des mégères, les mâles abrutis comme des porcs.

En temps normal, Kazigoine tenait vaillamment l’alcool mais les longues journées et nuits de recherches l’avaient considérablement affaibli. Au bout de plusieurs heures de beuverie, le cœur au bord des lèvres, il finit par se lever de son tabouret et quitter l’assistance. Ses pas le menèrent naturellement dans la forêt, pour aller vomir ses tripes.

Il tituba jusqu’au bosquet le plus proche, à l’arrière du village, et avança suffisamment loin pour ne pas être dérangé. Eclairé par la lune, il tomba à genoux sur le sol et se mit à pleurer, s’arrachant écailles et plumes. Les litres et les litres de gnôle remontèrent dans son corps et il gerba tout ce qu’il savait.

                                                      foret_nuit

            « EH PAS SUR LA TETE !!! » Kazigoine fut dégrisé d’un coup. Le trou dans lequel il était en train de se soulager venait de lui parler. Abasourdi, l’hybride comprit illico et tendit la patte au fond du trou. Il n’eut pas à fouiller très loin, attrapa MoonSaucisse par les cheveux et la sortit de du gouffre.

            - « Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé on est tous morts d’inquiétude, ça fait plus de deux semaines ! »

- « Oh merci Kazi… Je suis tombée dans ce trou, c’est un tunnel immense, comme un univers… J’ai marché pendant des heures j’ai jamais trouvé où sortir, y’a des salles et des couloirs et des vers et de la boue !… »

Kazigoine la laissa pleurer de chaudes larmes pendant quelques minutes. Il l’avait prise dans ses bras pour la réchauffer. La lueur de la lune éclairait une MoonSaucisse couverte de fange, ses cheveux ne formant plus qu’une boule noire et gluante. Chacun de ses vêtements était lacéré, ses jambes et ses bras étaient couverts de bleus et d’égratignures.

- « Je te ramène à la clairière, tu vas manger et dormir. Je vais envoyer un mot au village ça va rassurer tout le monde.  C’est le patron du café qui va être désespéré ! » ajouta Kazi en souriant.

- « Hector ? Mais pourquoi ?… Dis va falloir aller explorer ce qu’il y a là dedans, parce que ça parle et ça vit, y’a des décors et des grandes salles… Eh mais je pue le vomi !»

Kazigoine s’excusa et lui promit de débuter une exploration sous peu mais ne put s’empêcher de remarquer qu’à la lueur de la lune, le trou ne ressemblait qu’à un simple bourbier, tout petit et peu profond.

Posté par Alexandra à 01:57 - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 décembre 2007

15 - Une femme disparaît

                                                          tarte

- Mais qu’est-ce qu’elle fout cette tarte aux noix ?…

La disparition de MoonSaucisse rendait Kazigoine nerveux. Au début ça l’avait fait marrer de la voir s’enfuir de l’hôpital en braillant et en s’arrachant les tiffs, mais au bout de deux heures il s’était demandé où elle était partie comme ça. 15 jours plus tard ça n’était plus préoccupant, c’était alarmant.

Il avait cherché partout : les pâtisseries, les cafés, les supermarchés, l’usine de bonbons côté ouest, le magasin de jouets, le bar à putes du port, le gymnase de l’école… Personne n’avait vu MoonSaucisse. La dernière personne à l’avoir aperçue était l’infirmière, qui racontait l’avoir entendue avoir une sorte de crise de démence. Un peu étonnant pour MoonSaucisse, qui d’habitude était plus stupide que folle.

A bout de ressources, Kazigoine avait même fait le tour de Tranche avec Face de Lune. Il lui avait fait renifler une botte de sa maîtresse, puis le « chien » avait fureté partout et trouvé beaucoup de choses (il avait même déterré un cadavre de koala), mais rien de très Saucissoïde.

Pour l’heure, Kazigoine se trouvait dans un QG improvisé au Café du Commerce. Hector, le patron, le soutenait de son mieux et l’écoutait de son oreille de vieux pro. Kazigoine confectionnait d’horribles affiches de MoonSaucisse et sirotait une « Branlée », judicieux cocktail de tout ce qui titrait plus de 25° derrière le comptoir.

- T’en fais pas, elle a du s’endormir dans un coin…

- Depuis 15 jours ?! C’est que je vais finir par avoir des problèmes avec la hiérarchie moi, c’est mon binôme… Pour ma part elle peut bien être en train de se faire bouffer par des cannibales, j’en ai rien à foutre ! Mais qu’on me sucre ma prime du 15 ou qu’on me flanque une enquête administrative, merci bien !

- Elle est pas allée fumer avec les jeunes du camp de vacances ?

- J’ai fait une descente avec le Chambellan. On leur a tout confisqué mais ils l’ont pas vue non plus.

Kazigoine se passa une patte sur le visage et lissa les plumes de sa tête en fermant les yeux. - Va falloir que je fasse draguer le fleuve.

- A ce point ?… Remarque oui 15 jours je comprends. Je t’en ressers un ?

- Merci, oui… Tu crois qu’on la reconnaît sur sa photo d’identité ou je mets celle où elle a les doigts dans le nez ?

                                                                     cristal

 

            Au même moment, à l’autre bout de l’Empire, sur la planète mère, l’Empathique s’éveillait en sursaut, bousculant les bouteilles vides entassées au pied de son lit. Les cheveux en bataille et encore à moitié endormie, elle écrivit un Lièvre :

« Agent fédéral tombé dans le tunnel du Spleen sur Tranche.  Envoyer secours de toute urgence. Danger de mort.»

La voyante se leva avec peine et attrapa sa boule de cristal. Avec un peu de chance, elle pouvait aider à tirer cette pauvre fille de là.

Posté par Alexandra à 18:38 - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 décembre 2007

14 - Spleen

Je me rappelle plus très bien comment j’ai fait mon compte. On était tous les trois en train de courir, Kazi, Face de lune et moi. Machin était attaché sur le dos de mon petit chien. On est arrivés à l’hôpital, je crois qu’on a donné le Chambellan au docteur Butcher pour qu’il s’en occupe.

Après c’est la gadoue dans ma tête ! Je pense avoir dessiné des croix sur les papiers d’amission pendant que Kazi aidait le docteur a bâillonner le malade… Quand j’ai voulu écrire la cause de l’accident j’ai entendu une voix atroce. Elle grinçait dans ma tête et me disait des horreurs sur Machin et la femme de Max l’écureuil. J’ai envoyé une taloche à cette grosse pouffe d’infirmière mais elle a gueulé que j’étais folle, que c’était pas elle, qu’elle avait rien entendu.

Après la voix a continué. Elle me traitait : des trucs que je comprenais même pas, des trucs sur mon physique ou comme quoi que je suis vulgaire. Elle me disait déchet, fille de cuisine et je sais plus encore... La voix elle me faisait mal à la tête et je chialais. L’infirmière m’a dit quelque chose, j’ai pas compris. J’ai couru en criant, le yeux fermés.

Je crois que c’est là que je suis tombée.

Maintenant c’est malin, je suis au fond de ce trou en pleine forêt. Je connais pourtant tous les recoins de la pampa de Tranche et j’avais jamais vu un gouffre vers l’hôpital. J’imagine qu’il faut que je me relève mais j’ai mal aux fesses et c’est le bordel dans ma tête. J’y vois rien et j’ai froid. C’est cette voix ricanante qui m’a balancée dans ce trou je suis sûre. Depuis que je suis tombée je l’entends plus.

J’essaie de me lever mais mon genou gauche me fait horriblement mal. Ca me rappelle le jour où je me suis envoyé le nunchaku en jouant avec. Kazi avait bien rigolé tiens. Je me demande si il a vu que je suis partie de l’hôpital.

Je me traîne et j’avance un peu. En fait c’est pas un trou ça a l’air d’être carrément une galerie. Je sais pas depuis combien de temps j’avance. Il fait très noir mais mes yeux s’habituent que y’a pas de lumière. Ca pue la merde. J’avance en touchant les murs, je dois être dégueulasse et toute noire. Ma jupe en plastique est foutue, mon talon droit est pété. Tout à l’heure j’ai touché un truc gluant qui gigotait, c’était dégueulasse. C’est marrant, j’ai même pas gueulé. Je crois qu’on gueule quand il y a quelqu’un pour entendre, sinon c’est pas la peine.

Plus j’avance et plus c’est noir. Et c’est de plus en plus bizarre. Y’a des trucs qui sont apparus sur le mur. On dirait des dessins mais j’y vois rien, je les sens en relief. Y’a des trucs longs, des ronds, des saucissons, des vagues, y’en a plein.  Tout à l’heure je crois même j’ai senti un gros visage sculpté avec des gros yeux et une bouche toute grande ouverte. C’est là qu’il a commencé à y avoir plusieurs chemins à chaque fois. Des tunnels y’en a de plus en plus et je sais pas lesquels choisir. Je vais au pif, toujours à droite. Mais je sais pas bien entre ma gauche et ma droite, moi.

Je commence à avoir un peu peur. J’aimerais bien que Kazi vienne me chercher mais je sais pas comment lui dire où je suis. Face de Lune pourrait aussi sentir ma trace, je sais pas.

Y’a de moins en moins de lumière et je crève de faim. Je crois que je vais bouffer un asticot. Je sais pas depuis combien de temps j’avance. Je sais plus quoi faire. J’y vois plus, là. Je vais me coucher par terre et dormir en attendant que la lumière revienne, il doit faire nuit dehors. J’entends des bruits et des voix qui sifflent, mais c’est sûrement le vent.

Posté par Alexandra à 18:09 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 novembre 2007

13 - Mad Max

            Kazigoine et MoonSaucisse sortaient à peine de l’école Bulsara, quand elles tombèrent nez-à-bec-à-nez sur une bonne dizaine de tranchais complètement affolés :

« - Ah vous v’là les justiciers ! Grouillez vous y’a Max qu’a pété un plomb !

- Trois gosses qu’il nous bousille en 2 heures mais qu’est-ce que vous attendez ?!

- Y’a pu de justice sur cette planète !

- Mon beau-frère est au conseil galactique j’vous garantis qu’on aura vot’peau si vous faisez rien, pourritures de fonctionnaires !

- A mort les écureuils c’est que d’la sale racaille ! »

                                                                     max

Nos deux héros ne savaient plus où donner de l’oreille et leur distributeur à mandales commençait à salement les démanger. MoonSaucisse trouva en elle-même la force de répondre au lieu de cogner dans la masse :

« - Tututututututut. Expliquez vous correctement ; un justiciable à la fois, je vous prie !

- Waah c’est l’écureuil qui… Non pas toi la ferme !… Ta gueule c’est moi qu’y dit et… C’est pas toi qu’a perdu un gosse !… T’en referas un autre pétasse !… Laissez la police faire son travail !…

- LA FERME ! Toi là le tatou, quessi s’passe ?

- C’est Max l’écureuil, msieur dame, il s’est enfermé dans son arbre et il tire sur les passants avec une énorme pétoire. Il dit qu’il va faire un charnier et qu’après il va se suicider. Y’a déjà plusieurs gosses qui y sont passés et là il tient le Chambellan en otage.

- OH NON PAS MACHIN ! Vite Kazi, faut qu’on aille le sauver ! Où c’est qu’il est l’arbre à Max ?

- De l’autre côté du fleuve msieur dame ! Mais si vous faites tout le tour jusqu’au pont de Kwaï ça va vous prendre deux bonnes heures. Traversez à la nage !

                                                                   crocodile

Le temps était compté. Pas question pour Kazigoine de faire le difficile. Il accepta ce qu’il avait toujours refusé, même quand MoonSaucisse l’avait supplié des heures durant : il la prit sur son dos pour lui faire traverser le fleuve. Les deux justiciers se retrouvèrent donc sur le cours d’eau vert émeraude, s’étant dépouillés de leur costume ridicule de sécurité routière avant de plonger. MoonSaucisse s’accrochait fort aux écailles de son compagnon, essayant de ne pas tomber à l’eau, secouée par la masse de muscles qui moulinaient pour atteindre l’autre rive. Quelques crocodiles se tenaient à bonne distance d’un Kazigoine dont le coup de patte était proverbial, tant dans le milieu fluvial que terrestre. Après quelques centaines de mouvements saccadés, Kazigoine prit la liberté de jeter son chargement dans le plus proche buisson rose. MoonSaucisse atterrit dans les épines et remercia chaudement : « - Saloperie tu l’as fait exprès ! » (un rire de canard lui répondit).

Les deux héros avaient atteint la berge, les coups de feu retentissaient déjà.

            « - Holà Maxouille, t’arrêtes un peu tes conneries, tu lances ta pétoire, il t’arrivera –presque- rien ! »

Au pied de l’arbre se tenait Face de Lune, le chien de MoonSaucisse. Il courait dans tous les sens et semblait s’arrêter et fixer la scène à intervalles réguliers, scrutant l’écureuil sous différents angles. Il enregistrait les clichés qu’il enverrait un peu plus tard aux Gérontes.

« - Plutôt crever espèce de gros planqués ! Les fonctionnaires galactiques voilà ce que je leur fais ! » BOTT ! Max l’écureuil flanqua un énorme coup de patte dans une espèce de cocon pendouillant à une haute branche. Le Chambellan y était saucissonné par des lianes et attaché par les pieds.

                                                                     cocon

Kazigoine et MoonSaucisse se tenaient au pied du baobab violet, impuissants. L’énorme kalachnikov dépassait de l’antre de Max. On ne voyait que les deux yeux jaunes injectés de sang de l’écureuil fou de rage. Le Chambellan gigotait dans son cocon.

« - Eh ben on est pas dans la merde, il a pété les plombs ! Oh Max, tu veux quoi au fait ? 

- Je veux que ma femme et mes gosses reviennent, arrêter de payer l’impôt aux Gérontes, trouver un boulot bien payé à rien fout’ et devenir le roi de Tranche ! J’veux aussi qu’on m’amène 800 sacs de noisettes pour cet hiver, portés par des gerbilles rousses à poil dur et pis qu’on enterre 75 987 Thalers sous les racines de mon arbre et pis…

- Bon ok MoonSaucisse, on arrête les frais. Il est complètement timbré on en viendra pas à bout. Je crois que j’ai un plan, viens voir … »

            Après quelques minutes de brainstorming, le plan de Kazigoine fut au point.

Kazigoine grimpa lestement tout au long du baobab et s’accrocha à une branche haute, face à l’écureuil fou. Il s’aidait de sa puissante queue verte pour se tenir et ne pas tomber de cette hauteur vertigineuse. Le cocon du Chambellan pendouillait au dessus de sa tête.

« - Bon Max, calme toi deux secondes, on va parler d’iguane à écureuil…

- TENTION HEIN PAS D’EMBROUILLES !

- Mais non c’est bon t’inquiètes, le bidet qui me sert de coéquipière est en train de faxer une demande aux Gérontes pour savoir si on peut te payer tes noisettes… Allez raconte, c’est Simone, c’est ça ?

- … Avec un fonctionnaire, t’entends ?! Un fonctionnaire !… Elle a couché avec cet enfoiré de Chambellan…

- Quoi, Machin ?! Mais je croyais qu’il était engagé avec…

- Qu’il quoi ? Il était engagé dans ma bonne femme oui ! Quand j’étais au turbin il venait soit disant ramasser l’impôt et il en profitait pour se la faire ! Un après-midi que je suis rentré plus tôt, je les ai trouvés emberlificotés dans la clairière ! »

« Je vais peut-être pas tout raconter à MoonSaucisse… » se dit Kazigoine. C’est surprenant,  mais il est parfois traversé par de bons sentiments.

« - Bon ok dis moi… Comment tu l’avais rencontrée déjà ?… »

Pendant que Kazigoine jouait les psy de supermarché, MoonSaucisse s’occupait de la phase « A parallèle » du plan génial de son comparse. Armée de ses petites cuisses musclées, elle se hissait le long de l’autre face du baobab, plantant ses santiags dans l’écorce et s’aidant des bras. Elle se stabilisa sur une branche supérieure, un peu en arrière de la cache de Max, et commença à s’y pendre par les pieds. Au prix d’un effort soutenu et de litres de sang supplémentaires dans la tête, elle se pencha un maximum vers le saucisson-Chambellan et commença à défaire les nœuds. Sa jupe noire en simili-cuir lui remontait jusqu’au bedon, découvrant un très joli tatouage de bas de dos : un clown à gros nez rouge, d’une esthétique très Moon-Saucisse.

Quand Max l’écureuil en arriva à raconter ses déboires de l’école maternelle dans la classe de Corinne la fouine, le dernier nœud lâcha. Le Chambellan en fut pour une chute vertigineuse et s’écrasa au pied du baobab comme un sac de noix. La plupart de ses os en rendirent d’ailleurs fidèlement le bruit. SCHHKLAAK !

Kazigoine profita de l’étonnement de l’écureuil pour lui arracher sa pétoire. « - Allez Maxouille, terminée la Foire du trône on t’embarque ! »

            Une fois redescendu à terre, Kazigoine attacha solidement l’écureuil et regarda attentivement le Chambellan à moitié évanoui. Une de ses jambes dessinait un angle étrange, une de ses mains avait l’air de pendouiller. « MoonSaucisse ! J’ai trouvé ce qui clochait dans mon plan génial : l’atterrissage ! Hinhinhin… »

Face de Lune le chien n’en perdait pas une miette et continuait son reportage photo à l’insu des protagonistes de l’arrestation.

« - Bon, Max, je comprends tes motifs de colère, mais payer l’impôt est obligatoire sur Tranche. Je te conseille d’axer ta défense sur la rébellion fiscale, crois-moi, y’a des précédents. On t’envoie une division de Pingouins pour t’emmener au Tribunal Galactique… Oh ben Chambellan, vous êtes réveillé ? Ce brave Max était furieux de payer ses impôts, PAS VRAI ?!

- Hum… Heu oui, mais là heu… aïe j’ai mal…

- Oh Pauv’ Chambellan, venez par là je vais vous aider ! Quoi pourquoi vous zurlez faut pas la déplacer vot’main ?

- Le Chambellan a besoin de repos, MoonSaucisse, laisse le donc.

- AAAAAAAAAARRRRRRRRRRRRRRRRRGGGGGGGGGGGGGGGHHHHHHHHHHHHH !

- Oh pardon, c’était votre jambe ? Je suis vraiment trop maladroit… MoonSaucisse, finalement on va l’amener nous-même à l’hôpital de brousse, attache le sur le dos de Face de Lune – qu’est-ce qu’il fiche ici celui-là d’ailleurs ? - , on y va en courant. Eh le clébard, n’aie pas peur de trop le secouer, ça lui remettra les membres en place. Pas vrai, Machin ?

- Aaaaaaaaïïïe….

- Ta gueule. »

Posté par Alexandra à 15:13 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 novembre 2007

12 - Back to school

« MoonSaucisse, justicière. Essuyez-vous vos pieds ». L’axiome du jour était  peint en grosses lettres tremblotantes sur le panneau d’accueil de la clairière, mais la cigogne qui portait le courrier ne savait pas lire.  Les habitants de Tranche avaient pris l’habitude de dessiner sur leurs portes quelques symboles caractéristiques pour aider l’oiseau des postes à se repérer. Une habile saucisse à talons hauts indiqua à l’agent qu’il ne se trompait pas d’adresse.

« - Une lettre urgente du château de Plouque, j’ai b’soin d’une signature ! »

MoonSaucisse lança une dernière fois son jouet à Face de Lune et vint dessiner une belle croix au bas du registre.

« - « Aaaaaaaguents… Aaaagguennts féeeeéédéééraux,  nous vous saurions gris ? Serions gris ? De vous acuiter ? … Nous vous serions gris de vous acuiter de vos oblijaaations de sé… de sévices…

- Mais qu’est-ce que tu racontes MoonSaucisse ? T’essaies de lire c’est ça ? Pfff donne moi ça, bac à douche…

« Agents fédéraux, nous vous saurions gré de vous acquitter de vos obligations de services en vous rendant incontinent…

- Faut pisser par terre Kazi ?

- Non, crème d’andouille… « En vous rendant incontinent à l’école Farrokh Bulsara et en y dispensant un… COURS DE SECURITE ROUTIERE ?! - Eh ben ils manquent pas d’air… - en y dispensant un cours de sécurité routière aux classes de 3ème année. Cet enseignement est urgent car vous devrez leur délivrer une autorisation impériale de marcher un pied devant l’autre demain dernier délais (le calendrier académique étant impératif). »  Bon ben j’ai le sentiment qu’on est encore passés pour des pions. Quoi, t’es déjà changée ?! »

Image20

En effet, il ne fallait pas le dire trois fois à MoonSaucisse. Elle adorait son uniforme d’Agent Pédagogique et avait couru l’endosser dès qu’elle avait entendu les mots « cours de sécurité routière ». Elle estimait qu’un des plus beaux rôles d’un agent fédéral c’était aider, par dessus tout, et pas punir. Enfin sauf quand la cible était douée en bagarre et que ça devenait un challenge. Donc, MoonSaucisse arborait fièrement sa tenue d’agent fédéral, avec le joli chapeau blanc en forme de ballon de foot et la ceinture striée rouge et blanc qui lui donnait vaguement l’air d’être elle-même en chantier. Un gros bâton rouge terminait le tableau.

Kazigoine sacrifia à la coutume et enfila lui aussi son uniforme ridicule. Les enfants le mettaient mal à l’aise et il pensait qu’être facilement identifiable l’aiderait à asseoir son autorité devant un public ravi d’échapper aux cours habituels mais peu enclin à écouter les consignes de l’Etat.

L’école Farrokh Bulsara n’était pas loin de la clairière. Kazigoine eut l’impression de se retrouver brutalement devant les enfants, sans aucune préparation psychologique. Il décida de laisser MoonSaucisse assurer la formation et se tint en retrait.

« - Et quand on doit traverser le fleuve, où céti qu’il faut regarder les enfants ?

- A GAUCHE, PUIS A DROIIIITE, PUIS A  GAUUUCHE !

- Très bien oui c’est ça ! » C’était un véritable miracle : devant son public elle reconnaissait subitement sa droite de sa gauche. Kazigoine nota mentalement d’étudier la configuration du cerveau de sa co-équipière après sa mort.

Les heures passaient et MoonSaucisse assurait comme une bête. Les enfants écoutaient, faisaient leurs exercices (traversée du fleuve sur un pied, grimpette aux baobabs exclusivement bleus et le vendredi, récitation des règles de flottaison hawaïenne…).

Kazigoine commençait à s’endormir au fond de la classe quand la porte s’ouvrit violemment. La directrice de l’école demanda à parler aux instructeurs dans le couloir.

« - Je suis désolée mais on a pas trop de temps, le ministère réclame que les copies des tests des 2ème année soient corrigées pour hier.

- Heu… Vous voulez dire demain ?

- Non pour hier, ça fait partie des traditions du ministère… L’un de vous devra continuer à instruire les 3ème année pendant que l’autre corrigera les tests.

- Bon ben d’accord Madame, je veux bien corriger, j’aime bien faire des croix ! Kazi, tu te charges de terminer le cours ?

- Heu… Je sais pas si je serai capable de…

- T’inquiètes pas, ils sont adorables, t’as bien vu. »

« - Bon, moi je dois vous quitter maintenant, mais Kazigoine va vous montrer comment on évite de bousculer les gens en se déplaçant sur un chemin fréquenté en forêt les jours fériés, soyez sages ! »

Kazigoine commença à se sentir vraiment mal à l’aise. Il se retrouva dos au tableau noir, encerclé par tout le groupe de gamins assis en tailleur sur le sol. Ils dégageaient une sourde antipathie et une forte odeur de sueur mêlée de crasse et de sébum. Une horde d’adolescents. Beaucoup le fusillaient du regard, lui créature impressionnante mais inhabituelle, moitié canard, moitié iguane.

« - Mmhh… Bon on va donc commencer le chapitre 4 sur la traversée des forêts fréquentées…

- Et pourquoi on fait pas plutôt les déplacements en accrobranche ? C’est nul la traversée des forêts, on veut pas faire ça nous !

- Ecoutez c’est le programme moi j’y peux rien… Si vous voulez on commence par la fin quand…

- Nan nous on veut pas ça ! C’est complètement naze on veut le saut en crocodiles alternatifs !

- Ta gueule avec les croco on veut l’accrobranche !

- Ta mère avec l’accrobranche on fait les pirogues !

- Et BLA BLA et BRAILLE BRAILLE BRAILLE BRAILLE !… »

Kazigoine était désemparé. Il savait comment passer méthodiquement à tabac un citoyen ayant oublié de s’acquitter de l’impôt, connaissait les arcanes de la violence gratuite sur les malfrats, mais ignorait totalement comment calmer 36 gosses récalcitrants à la sécurité routière. Ca avait l’air tellement simple avec MoonSaucisse. Le léz-canard suait à grosses gouttes et ne savait plus trop comment s’en sortir. Fallait-il commencer par calmer le gros putois au fond, ça avait l’air d’être un leader ? Valait-il mieux au contraire s’en prendre à l’écureuil malingre mais au couinement suraigu, histoire de faire un exemple ?… Les deux petites koalas en train de tresser bruyamment leurs rubans auraient tout aussi bien pu se tenir tranquilles ça aurait arrangé les choses…

« - Et BLA ET BLA ET BRAILLE ET BRAILLE !…

- Bon maintenant ça suffit ou j’en prends un pour taper sur l’autre !

- Ouah l’autre eh t’as même pas le droit t’es un agent d’Etat !

- Eh le prof c’est un quoi d’ailleurs ? M’sieur vous êtes un canard ou un iguane ?

- M’sieur vous êtes quelle couleur blanc ou vert ?

- M’sieur c’est des plumes ou des écailles ?

- Eh instructeur, ça sert à quoi votre grande queue ? »

- C’est pour te la coller en plein dans la tronche, connard ! … Euh non il faut être politiquement correct on est dans une salle de classe… Réfléchis, Kazigoine, comment leur faire fermer leur gueule…

« - Bon ok voici ce qu’on va faire : vous écoutez le chapitre sur la circulation silvestre et après je vous montre des photos d’accidents mortels, ça marche ?

- OUAIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIS ! »

Voilà  ça y est j’ai trouvé, pour piloter une bande de gosses il suffit de retomber dans les bons vieux bas instincts…

accident

Quand MoonSaucisse revint de sa correction, elle trouva Kazigoine enseignant dans un silence de cathédrale. Plusieurs enfants avaient dus être transportés d’urgence à l’infirmerie mais ceux qui n’avaient pas vomi écoutaient religieusement et faisaient passer les petites vignettes pleines de sang et de boyaux à leurs camarades.

La cloche retentit et les deux fonctionnaires passèrent trois bonnes heures à établir les certificats de sécurité routière tranchaise.

Posté par Alexandra à 14:25 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 octobre 2007

11 - Locas por el mambo

Sur l'air de Benny More, Locas por el mambo.

                                             sib_mol

Par une belle nuit d’été, le Chambellan dort. Il se tourne et se retourne dans le tout petit lit qu’on l’autorise à occuper au château, dans sa toute petite chambre. La sueur perle à son front car cette nuit il fait chaud. Il se tourne et se retourne encore, sa gorge émet de petits grognements : il rêve. 

Machin ne connaît pas vraiment l’endroit où se déroule la scène, mais tout semble à peu près clair : le dancing est magnifique et fait songer aux films des années 1950, avec des lumières roses et jaunes, des décors riches faits de plumes et de végétaux , de milliers d’ampoules irisées et de confortables fauteuils de cuir. Chaque petite table est illuminée par une lanterne qui éclaire les clients d’un vert pétillant.

La scène semble incendiée par les dizaines de becs de gaz qui se trouvent à son bord. Pour le moment, le rideau rouge est tiré.

Lui, Machin, se trouve en coulisse et, une fois n’est pas coutume, il transpire tout ce qu’il sait. Il a plus ou moins conscience qu’il est en train de rêver, mais sent qu’on attend quelque chose de lui… Quelque chose de très stressant qui lui envoie des éclairs fulgurants dans le ventre… C’est lui qu’on attend sur scène, il a envie de vomir !

Les premières notes de musique retentissent, ce sont les cuivres que font vivre 5 escargots… Le rideau semble s’ouvrir et jette toute la clarté de la scène jusque dans les coulisses… Le Chambellan baisse les yeux sur son propre corps et se découvre vêtu d’une superbe redingote noire à paillettes.

Maintenant le décor sur la scène lui est visible : des dizaines de plantes vertes, des palmiers, des plumes d’autruche duveteuses, des escaliers éclairés par les dizaines de bouches brûlantes, des fruits en plastique.

L’introduction du morceau est terminée, le Chambellan n’a toujours pas bougé. Le chanteur s’avance en se dandinant. Machin ne le voit que de dos. Il est lui aussi vêtu très élégamment, une veste blanche immaculée à liseré noir sur les épaules, mais quelque chose cloche… Pas de pantalon et une longue queue à piques, c’est Kazigoine qui s’avance et prend le micro à pieds !

Le spectacle peut commencer, les premiers mots que le lézard susurre sont, le Chambellan le sait, le signal de départ pour son entrée en scène.

« ¿Quién inventó el mambo que me sofoca? »

Timp… timp tinlinmp ! Le Chambellan s’avance sur scène…

«¿Quién inventó el mambo ?… »

La partenaire du Chambellan arrive par l’autre coulisse, c’est MoonSaucisse dans un magnifique lamé rose foncé. Sa jambe épaisse et musclée sort régulièrement de la longue fente de sa robe.

« ¡ Que a las mujeres las vuelve loca ! »

Le Chambellan prend MoonSaucisse dans ses bras, le show peut commencer.

Enrobés des notes de musique sucrées, Machin et MoonSaucisse dansent langoureusement sous le regard bienveillant des clients du dancing.

                                                                    claves

Machin n’a jamais pris de cours de danse et pourtant tout est limpide. Ce que son bras et ses épaules intiment à sa cavalière de faire, MoonSaucisse l’exécute dans la plus grande fluidité. Il sent tous les muscles de la justicière souples et tendus à la fois, les tours s’enchaînent, elle sait obéir à la perfection, leurs corps agissent en harmonie.

Parfois du coin de l’œil, Machin aperçoit l’orchestre : Kazigoine est parfait dans son rôle de crooner, sa longue queue battant la mesure et lui assurant la stabilité nécessaire pour les mouvements saccadés de ses pattes palmées ; les escargots assourdissent l’oreille de leur souffle, deux tortues tiennent des claves, quelques tatous assurent les chœurs : « ¡Que a las mujeres la vuelve loca !».

« ¿Quien dice que la conga y la guaracha…pueden ser como el mambo que es tan sabroso ? »

Jamais danse n’aura été plus romantique… Parfois Machin cambre MoonSaucisse et leurs regards se croisent… Machin pense qu’il n’a jamais autant transpiré de sa vie et voudrait ôter sa veste et embrasser sa cavalière, mais les spectateurs sont là…

« ¿Quién inventó el mambo que me sofoca? ¿Quién inventó el mambo ?…  Que a las mujeres las vuelve loca. »

Quelques tours plus tard, c’est le moment du solo de piano. Le Chambellan n’est pas plus étonné que ça de voir Face de Lune, le chien de MoonSaucisse, debout derrière l’instrument. Même en rêve il est toujours aussi moche. La bête écorchée bave en jouant, mais son solo prend aux tripes.

Et la danse continue, toujours plus langoureuse… Les jambes de MoonSaucisse volent, le Chambellan se découvre des talents de guidage insoupçonnés… Parfois il jette un coup d’œil aux clients du cabaret. Il aperçoit alors de drôles de personnages : crapauds attablés et attentifs, souris sirotant du whisky, la Mère Tinville… Tiens mais elle est pas morte la semaine dernière celle-là ?…

Les cuivres sonnent de plus en plus fort et le Chambellan étouffe. Il sait que c’est bientôt le grand final.

… Trois pas de côté, un jeté, une fente de guibole… Encore trois tours et voilà… Le final : un porté.

MoonSaucisse d’élance depuis l’autre bout de la scène, les deux bras en avant… Machin l’attend, les bras solidement amarrés, la force dans les épaules… Elle court… Il tend les bras… Les cuivres s’étouffent… MoonSaucisse se précipite et commence à décoller du sol…

…et écrase le Chambellan de tout son poids. Au loin un immense éclat de rire parcourt les spectateurs et se répercute comme des milliers de vagues sur les murs du club.

Réveillé et en sueur, Machin se demande si il doit se ridiculiser même dans ses rêves.

            

Il se dit que jamais il n’aurait dû manger cette omelette aux champignons mauves en regardant sa cassette de Dirty Dancing hier soir.

Posté par Alexandra à 12:34 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 octobre 2007

10 - Smells like naphtaline : 2

tinville

                     MoonSaucisse passa des jours interminables dans son rôle de garde-vieille. L’enquête était maintenant terminée depuis trois jours mais Kazigoine trouvait ça très drôle de la laisser se dépatouiller avec l’odieuse ancêtre.

Jour et nuit, MoonSaucisse devait faire le ménage, porter les courses, aider Madame Tinville lors de son écoeurante toilette et, le pire de tout, l’écouter radoter.

Pour l’heure, Martha Tinville et MoonSaucisse jouaient au Scrabble.

« - Je place « Réminiscence ». Mot compte triple, j’ai 3200 points. Secouez vous, je suis en tête.

- Heu… « Prout » ça prend un « e » ?… Ah non attendez j’ai « troupe »… 1, 2, 3, 4 points !

- En parlant de ça, vous devriez aller me préparer ma tisane avec le médicament contre les gaz, je sens que ça revient… »

tisane

MoonSaucisse courut droit à le cuisine. Quand Kazigoine avait parlé de dommages olfactifs, il savait de quoi il en retournait. Il était peut-être doté d’un bec de canard, mais MoonSaucisse avait découvert à l’occasion de cette enquête qu’il avait un très bon odorat.

La cuisine reflétait bien sa propriétaire : complètement archaïque, avec des napperons un peu partout, des boîtes vides qui servaient à rien et une tenace odeur de beurre rance. MoonSaucisse maugréa pour elle-même : « - Tss… Ca pue le vieux ! »

Elle prit son temps pour préparer le médicament. Elle n’avait pas envie de retourner se faire chier dans ce salon odorant avec la vieille poilue qui la battait à ce jeu qui serait venu à bout d’un insomniaque chronique.

Martha Tinville l’appela au loin : « Alors ça vient ?! C’est que mes problèmes gastriques recommencent là… C’est pas vrai ça, non seulement elle est maladroite et vulgaire, mais encore grosse et lente !… MoonSaucisse ? Vous penserez à vider le bac du chat au passage, ça sent d’ici. »

MoonSaucisse prit une couleur vaguement rougeâtre. Elle avait tout enduré : les travaux de force, les soins humiliants, les piques acariâtres, les remarques racistes, les discours misogynes,  les propos homophobes… Mais là, elle décida qu’elle en avait assez.

Elle ne réfléchit pas bien longtemps et prit la décision d’aller présenter sa démission à la vieille, de la planter là, dans sa solitude puante, la laisser macérer dans sa haine, cette truie jalouse à en crever de la vie éclatante, dans sa maison sordide…

Elle allait même sûrement lui avouer être elle-même à la fois noire, lesbienne, chômeuse et droguée tiens. Et puis elle lui ferait un speech sur la beauté de la variété des êtres dans le monde, et lui dire de réfléchir au sens profond des mots justice, abnégation, bonté, partage…

Pendant qu’elle préparait cette tirade dans sa tête, les membres de MoonSaucisse avaient agi d’eux-mêmes. Alors qu’elle échafaudait la leçon de vie qu’elle allait administrer à la momie, ses mains avaient sorti le flacon de dessous l’évier, pris la tasse, et déversé la totalité du liquide à l’intérieur.

Tout en réfléchissant intensément à la façon dont elle pouvait la rendre meilleure, MoonSaucisse venait de déverser une bonne rasade de « Débouche-Chiottes Ultra toxique » dans la tisane de Martha Tinville. C’est comme ça.

MoonSaucisse revint deux heures plus tard à la clairière justicière.

« - Ah ben c’est pas trop tôt ! Ca y est, t’as terminé ton job de garde-dentier ? On peu taper le rapport ? Ahh tu pues la vieille !

- Ouais j’ai fini, mais heu y’a un problème Kazi, elle a passé l’arme à gauche. Je sais pas trop ce qui lui a pris, elle était très bien et d’un coup toc ! Elle est tombée raide par terre on se serrant la poitrine : elle a dévissé son billard ! J’ai appelé les ratons nettoyeurs, elle avait dégueulé partout.

- Bon, au moins on nous enverra plus en mission chez elle. Allez je tape le rapport, tu dictes.

MoonSaucisse dictait en jouant avec un nunchaku tandis que les pattes palmées du Kazigoine dansaient sur une vieille machine à écrire. De temps à autre, on entendait le « ding-klak ! » du chariot arrivé en fin de course.

- « Groseille 14 Tramploie, année de la Caille.

Rapport de Kazigoine et MoonSaucisse sur les agissements de la citoyenne Tinville, sise place du marché à Tranche.

L’enquête diligentée par vos services a démontré que la dénommée Martha Tinville tient en effet des propos infamants à l’encontre du gouvernement impérial, comme le démontre la cassette ci-jointe.

Toutefois – MoonSaucisse arbora alors un sourire satisfait-, ladite suspecte vient de décéder d’un accident cardiaque, aussi tragique qu’inattendu, devant les yeux de l’agent Saucisse dans l’exercice de ses fonctions. Croyez bien que nous en sommes consécutivement navrés et veuillez agréer, Messieurs, l’assurance de notre dévouement le plus pur et sincère. Subséquemment, nous nous tenons à votre entière disposition pour de plus amples renseignements. Agents Kazigoine et MoonSaucisse, planète Tranche. »

Posté par Alexandra à 16:02 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 septembre 2007

9 - Smells like naphtaline

Machin Poudingue était navré. Cela faisait maintenant 3h49 qu’il se préparait, s’attifait, se mystifrisait, se pompozouillait, se neuneutait, se parfumouzait, se virilifiait, rien n’y faisait. Il était en nage. En sueur, dégoulinant, tout baveux, brillant, ridicule. Cet after-chèvre sentait la bique, cette raie de côté frôlait l’absurde, cette gomina le minait, sa chemise à jabot l’étouffait. Force était de se rendre à l’odieuse évidence : il ne ressemblait à rien.

Il ne ressemblait à rien et pourtant il allait filer la voir, elle, la sirène de sa caserne, son obsession récente, sa justicière. Dans le miroir, il voyait le reflet de son bureau encombré de papiers sur lesquels trônait l’urgentissime missive.

Machin finit par jeter un regard noir à son miroir (qui, selon l’expression consacrée, le lui rendit aussitôt). Il enfila ses bottes, noua sa cape et partit pour la clairière de Kazigoine et MoonSaucisse.

                                                         

                                                          230px_Anjou_1570louvre

« - Bonjour heu… Msieur dame ? J’ai ici un ordre de l’Empire qui vous est adressé.

- OH BONJOUR CHAMBELLAN ! dit MoonSaucisse en se jetant au cou si rouge qu’il semblait proche de l’explosion. Comment ça va ? Vous ne m’avez toujours pas emmenée danser ! C’est quand qu’on se fait ça ?

- Mff Grrbllooouuuiiiiii Chère collègue, jeu neu sais pourquoiiiigrblblblblbl méééé si vous vous vous vous vous… êtes libre jeudi soi…

- Ola du château, on redescend sur Tranche. (en entendant la voix autoritaire du Kazigoine, le Chambellan s’exécuta et sa peau rétrograda d’un ton de rouge) Vous lèverez de la poulette plus tard. Un ordre de mission, vous dites ?

- Heu… Oui Kazigoine, voici l’ordre :

« Prière de vous entretenir longuement avec la citoyenne Martha Tinville, sise place du marché. Nous la soupçonnons d’insubordination, voire de complot contre le pouvoir. On rapporte qu’elle profère souvent en public des propos véhéments contre l’Empire. Merci de mener une enquête rapide et efficace afin de déterminer si son arrestation est utile et/ou si un tel geste de notre part pourrait révolter des Tranchois. Les deux agents sont attendus sur cette mission. Résultats attendus sous quinzaine ».

- Voilà qu’on donne dans la maison de retraite maintenant… On a des indemnités pour dommages olfactifs ?

- Heu… attendez je regarde…

- Oh Kazi t’es pas sympa ! C’est la petite dame qu’est si drôle quand on va au marché ? Toujours en train de crier, elle est cocasse…

- Si tu la trouves si fun on va se répartir la tâche. Toi tu lui causes et moi je me planque et j’enregistre. Chambellan, on a toujours le petit mouchard portatif ? »

                                                                        d_ambulateur

« - Ainsi donc vous postulez pour le poste de dame de compagnie… Curieux, le centre de retraite ne voulait pourtant plus m’en envoyer… Bon vous avez l’air empoté, mais j’imagine que ça fera l’affaire. Et vous mettez souvent les doigts dans vot’nez comme ça ? »

C’est ainsi que MoonSaucisse débuta sa courte carrière d’aide ménagère.

Elles déambulaient toutes les deux dans le centre du village. Madame Tinville avait son habituel chignon en coque bien lustrée (« Les ch’veux faut pas les laver plus d’une fois par mois, autrement ça les abîme. »), MoonSaucisse portait les provisions. La justicière avait l’habitude des arts martiaux alors soulever six litres de lait, trois packs d’eau et huit paquets de lessive n’était pas une très grande affaire, mais ça sentait la vacherie.

« - Alors j’ai dit à monsieur Léopard qu’avec toutes ses tâches il ferait mieux d’aller se nettoyer un peu…

- Euh… Ahah ? Oui.

- …Et pis qu’il se murmurait qu’madame Léopard ne faisait pas que du tricot quand il va boire au café, et vlan !

- Ahah ? Oui.

- …De toutes façons c’est bien comme ma fille.

- Ahah, Eheh ? Oui.

- …Tout ça c’est Marie couche toi là et compagnie… Je sais pas comment fait mon gendre pour pas la tondre, tout le monde sait que c’est qu’une putain… Elle avait déjà connu trois hommes avant de se marier, vous vous rendez compte ?

- Ah ça. »

Kazigoine, vêtu d’un imperméable, d’un chapeau et de très jolies lunettes de soleil, marchait près d’elles et prenait un air intéressé par des melons trop mûrs.

« - Tsssin ! Regardez moi ce qu’on fabrique maintenant… Céti un canard, céti un nigoine, on n’sait plus ! Tous ces mélanges, c’est contre-nature. Muuuulâtre va… »

- PLATTT !

- Ca va Madame Tinville ?

Quand la vieille se prit un énorme et musculeux coup de queue verte en travers du crâne, MoonSaucisse ne fut pas bien étonnée. Kazigoine prit cependant soin d’une part de ne pas tuer la vieille, d’autre part de s’excuser de sa maladresse.

                                                                    th_

Puis, comme chez toutes les Vieilles de l’univers, ce fut l’heure du thé.

Madame Tinville répugnait à recevoir une personne d’aussi basse extraction que MoonSaucisse, mais cela constituait l’une des seules occasion de l’année de sortir son service en Morbier de Suède. Rien ne manquait : la table en bois verni, la nappe en dentelles, les peutis gâteaux.

Kazigoine, planqué sous la jardinière hideuse de la fenêtre de la cour, matait la scène et rigolait bien. MoonSaucisse quant à elle, s’était bien habillée pour l’occasion. Enfin, ce que MoonSaucisse appelle une toilette du dimanche : brassière jaune fluo avec un crocrodile rigolo dessus, mini-jupe bleu électrique, gants résilles roses aux bras. Malgré la mauvaise humeur chronique de la vieille, MoonSaucisse l’aimait bien. MoonSaucisse aimait bien tout ce qui était plus ou moins vivant, au moins pour s’entraîner à la bagarre. Elle commençait à entrer dans le jeu de son nouveau job et servait le thé comme toute bonne dame de compagnie. Enfin, à peu près.

« - Merci jeune fille, mais la prochaine fois habillez-vous correctement, ces sous-vêtements font vulgaire sur les grosses… »

Finalement MoonSaucisse l’aimait pas du tout cette grosse connasse de momie, et puis dame de compagnie c’était vraiment de la merde comme boulot.

Ce fut pendant cette cérémonie du thé que la Tinville entra dans le vif du sujet et justifia deux heures de planque dans les bégonia.

«-  …Hmpf. Les impériaux nous pillent nos économies. Une bonne guerre qu’il faudrait ! Tout foutre par terre comme en 430, renvoyer les étrangers chez eux et éduquer la jeunesse… Voiiiiilà ce que je dis. Non mais regardez-vous ! On voit bien que vous n’avez jamais connu la faim !

- Hmpfffffffffffffffffff Ouiiiiii Madame Tinville… »

Emballez, c’est pesé. Kazigoine quitta les pots de fleurs et s’éloigna pour retourner vers leur clairière.

«-  Et maintenant, vous allez venir m’aider à faire caca ! »

Kazigoine sourit de toutes ses dents et se demanda comment sa coéquipière allait bien pouvoir s’y prendre.

Posté par Alexandra à 00:31 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 septembre 2007

8 - Under the moonlight

fourneau

         MoonSaucisse avait encore changé son message d’accueil à l’entrée de leur clairière : « Justice gratuite sauf le dimanche ». Elle était occupée à s’entraîner à la bagarre contre un gros arbre, qu’elle lacérait consciencieusement avec un sabre à bois. Kazigoine était quant à lui en pleine activité cuisine, préparant une sauce très compliquée sur le vieux fourneau, au fond de la clairière, à côté de la rivière.

Après le quatrième incendie déclenché par MoonSaucisse en un mois, Kazigoine avait décidé de placer tout élément plus ou moins combustible à proximité immédiate du cours d’eau.

Tout à coup, un cri rauque retentit : « WROUUFFLL ». Kazigoine n’y prêta pas attention, il avait l’habitude des talents lyriques de son associée.

« - Oh mais regarde Kazigoine, un pauvre petit chien ! »

lune

          Kazigoine se retourna mais ne vit pas autre chose qu’un… truc.

Ce que MoonSaucisse appelait un « pauvre petit chien » aurait tout autant pu s’appeler un tas de viande avariée, ou un assemblage de machins surmonté d’au moins deux ou trois oreilles et terminé par un appendice tire-bouchonné qui pouvait faire penser à une queue échappée d’une machine à gaufres.

Pour autant qu’on pouvait en juger, les deux globes rouges et blancs à points noirs étaient censément des yeux, mais ils semblaient s’être fâchés l’un avec l’autre depuis de nombreuses années.

Le corps était dépourvu de toute pilosité, exceptée une espèce de barbiche blanche sous le menton de l’animal, qui lui donnait un air assez inquiétant malgré le regard comique de la bête. Une paire de sourcils noirs et très épais achevait de glacer le sang du spectateur assez courageux pour soutenir le regard bijectif.

Bijection

         « - Je crois pas que ce soit vraiment un…

- ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE !!!!!

- Je pense qu’on devrait peut-être appeler des…

- ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE ON LGARDE !!!!! »

       L’animal cessa de regarder méchamment Kazigoine pour se transformer sous ses yeux ébahis en meilleur ami de l’homme, ou plutôt de la poulette. Il se comporta comme un bon petit cabot, se roulant aux pieds de MoonSaucisse, la langue pendante et poussant des petits GROUIILLFF de satisfaction. Kazigoine eut une grimace de dégoût en voyant MoonSaucisse lui gratter le ventre.

« - Allez on le garde, Kazigoine, il nous faut quelqu’un pour surveiller la clairière et nous aider en missions !

- Il est vraiment super moche et il a pas l’air commode. T’as raison, ça peut servir.

- YOUPI ! On va l’appeler « Médor » !

- T’es malade ? On l’appelle « Tas d’ordures » oui !

- « Trésor » !

- « Steack haché ».

- « Prince » ?

- « Flaque de vomi ».